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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

réclamer sa pitance; mais, dans ce cas, il jappait avec acharnement.

Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser chaque nouveau venu, et demeurait
absolument muet.

Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner
de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot.

Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, - huit francs, madame! -
pour ce freluquet de quin qui ne jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.

Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne n'en voulut. Tous les habitants
le refusèrent à dix lieues aux environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire «piquer du

mas».

«Piquer du mas», c'est «manger de la marne». On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se
débarrasser.

Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé
sur le sol. C'est l'entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous terre,

pour aboutir à une série de longues galeries de mines.

On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne les terres. Tout le reste du temps,
elle sert de cimetière aux chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des

hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu'à vous.

Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant; et,
quand on se penche au-dessus, il sort de là une abominable odeur de pourriture.

Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.

Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses
devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont

là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse:

ils s'attaquent, luttent longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant.

Quand il fut décidé qu'on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s'enquit d'un exécuteur. Le cantonnier qui
binait la route demanda dix sous pour la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat

du voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux

qu'elles le portassent elles-mêmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son sort, il

fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit tombante.

On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il l'avala jusqu'à la dernière goutte; et,
comme il remuait la queue de contentement, Rose le prit dans son tablier.

Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine. Bientôt elles aperçurent la
marnière et l'atteignirent; Mme Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait. - Non - il n'y

en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se

penchèrent toutes deux, l'oreille tendue.

Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë, déchirante, d'une bête blessée, puis une

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