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Guy de Maupassant - Les Contes de la Bécasse

On ne l'appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin», et cette épithète le traversait
comme un coup d'épée chaque fois qu'il l'entendait.

Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête par instinct. Ses amis le criblaient de
plaisanteries horribles, lui demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: Est-ce du tien?»

Il mourut deux ans plus tard.

Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une visite intéressée au nouveau notaire
de Tousserre, Me Belloncle. Une grande femme opulente et belle me reçut.

«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.»

Je balbutiai: «Mais..... non..... madame.»

- «Henriette Bonnel.»

- «Ah!» - Et je me sentis devenir pâle.

Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.

Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les serrant à les broyer: «Voici
longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais..... oui,

je sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez été parfait,

plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans l'affaire.....» Il hésita, puis prononça plus bas, comme

s'il eût articulé un mot grossier «.....Dans l'affaire de ce cochon de Morin.»

LA FOLLE

A Robert de Bannières.

Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre anecdote de la guerre.

Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais au moment de l'arrivée des
Prussiens.

J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était égaré sous les coups du malheur. Jadis, à
l'âge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant nouveau-né.

Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement,
comme si elle connaissait la porte.

La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira pendant six semaines. Puis, une sorte
de lassitude calme succédant à cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, remuant

seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, elle criait comme si on l'eût tuée. On la

laissa donc toujours couchée, ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour retourner

ses matelas.

Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en temps ou mâcher un peu de viande
froide. Que se passait-il dans cette âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.

Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir précis? Ou bien sa pensée anéantie

restait-elle immobile comme de l'eau sans courant?

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