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Guy de Maupassant - Boule de suif

Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de
Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de

l'Hôtel-de-Ville ; et, par toutes les rues voisines, l'armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui

faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé.

Des commandements criés d'une voix inconnue et gutturale montaient le long des maisons qui
semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes

victorieux, maîtres de la cité, des fortunes et des vies, de par le "droit de guerre". Les habitants, dans

leurs chambres assombries, avaient l'affolement que donnent les cataclysmes, les grands bouleversements

meurtriers de la terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car la même sensation

reparaît chaque fois que l'ordre établi des choses est renversé, que la sécurité n'existe plus, que tout ce

que protégeaient les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d'une brutalité

inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous des maisons croulantes un peuple entier ; le

fleuve débordé qui roule les paysans noyés avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachées aux

toits, ou l'armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenait les autres prisonniers, pillant au

nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent

toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne en la protection du ciel et en

la raison de l'homme.

Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis disparaissaient dans les maisons. C'était
l'occupation après l'invasion. Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les

vainqueurs.

Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s'établit. Dans
beaucoup de familles, l'officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse,

plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce

sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on

obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi blesser quelqu'un dont on

dépendait tout à fait ? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la témérité. - Et la témérité n'est plus

un défaut des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où s'illustra leur cité. - On se

disait enfin, raison suprême tirée de l'urbanité française, qu'il demeurait bien permis d'être poli dans son

intérieur pourvu qu'on ne se montrât pas familier, en public, avec le soldat étranger. Au dehors on ne se

connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,

chaque soir, à se chauffer au foyer commun.

La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français ne sortaient guère encore, mais
les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient

avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens

énormément plus de mépris que les officiers de chasseurs, qui, l'année d'avant, buvaient aux mêmes

cafés.

Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil et d'inconnu, une atmosphère
étrangère intolérable, comme une odeur répandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et

les places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l'impression d'être en voyage, très loin, chez

des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants payaient toujours ; ils étaient
riches d'ailleurs. Mais plus un négociant normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de

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