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George Sand - Trois Contes

livre, pour les gants. Avec quel tremblement elle aida sa mère à l'habiller!

Pendant toute la messe, elle éprouva une angoisse. M. Bourais lui cachait un côté du choeur; mais juste
en face, le troupeau des vierges portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaissés formait

comme un champ de neige; et elle reconnaissait de loin la chère petite à son cou plus mignon et son

attitude recueillie. La cloche tinta. Les têtes se courbèrent; il y eut un silence. Aux éclats de l'orgue, les

chantres et la foule entonnèrent l'Agnus Dei; puis le défilé des garçons commença; et, après eux,

les filles se levèrent. Pas à pas, et les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout illuminé,

s'agenouillaient sur la première marche, recevaient l'hostie successivement, et dans le même ordre

revenaient à leurs prie-Dieu. Quand ce fut le tour de Virginie, Félicité se pencha pour la voir; et, avec

l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla qu'elle était elle-même cette enfant; sa

figure devenait la sienne, sa robe l'habillait, son coeur lui battait dans la poitrine; au moment d'ouvrir la

bouche, en fermant les paupières, elle manqua s'évanouir.

Le lendemain, de bonne heure, elle se présenta dans la sacristie, pour que M. le curé lui donnât la
communion. Elle la reçut dévotement, mais n'y goûta pas les mêmes délices.

Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie; et, comme Guyot ne pouvait lui montrer ni
l'anglais ni la musique, elle résolut de la mettre en pension chez les Ursulines d'Honfleur.

L'enfant n'objecta rien. Félicité soupirait, trouvant Madame insensible. Puis elle songea que sa maîtresse,
peut-être, avait raison. Ces choses dépassaient sa compétence.

Enfin, un jour, une vieille tapissière s'arrêta devant la porte; et il en descendit une religieuse qui venait
chercher Mademoiselle. Félicité monta les bagages sur l'impériale, fit des recommandations au cocher, et

plaça dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires, avec un bouquet de violettes.

Virginie, au dernier moment, fut prise d'un grand sanglot; elle embrassait sa mère qui la baisait au front
en répétant - : «Allons! du courage! du courage!» Le marchepied se releva, la voiture partit.

Alors Mme Aubain eut une défaillance; et le soir tous ses amis, le ménage Lormeau, Mme
Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et Bourais se présentèrent pour la

consoler.

La privation de sa fille lui fut d'abord très-douloureuse. Mais trois fois la semaine elle en recevait une
lettre, les autres jours lui écrivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette façon comblait le

vide des heures.

Le matin, par habitude, Félicité entrait dans la chambre de Virginie, et regardait les murailles. Elle
s'ennuyait de n'avoir plus à peigner ses cheveux, à lui lacer ses bottines, à la border dans son lit, - et de ne

plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par la main quand elles sortaient

ensemble. Dans son désoeuvrement, elle essaya de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient

les fils; elle n'entendait à rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot, était «minée».

Pour «se dissiper», elle demanda la permission de recevoir son neveu Victor.

Il arrivait le dimanche après la messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l'odeur de la campagne
qu'il avait traversée. Tout de suite, elle dressait son couvert. Ils déjeunaient l'un en face de l'autre; et,

mangeant elle-même le moins possible pour épargner la dépense, elle le bourrait tellement de nourriture

qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup des vêpres, elle le réveillait, brossait son pantalon, nouait

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