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George Sand - Trois Contes

plusieurs. Ils avaient repris par le milieu; et tous fléchissaient sous la quantité de leurs pommes. Les toits
de paille, pareils à du velours brun et inégaux d'épaisseur, résistaient aux plus fortes bourrasques.

Cependant la charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu'elle aviserait, et commanda de

reharnacher les bêtes.

On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite caravane mit pied à terre pour passer
les Écores; c'était une falaise surplombant des bateaux; et trois minutes plus tard, au bout du quai,

on entra dans la cour de l'Agneau d'or, chez la mère David.

Virginie, dès les premiers jours, se sentit moins faible, résultat du changement d'air et de l'action des
bains. Elle les prenait en chemise, à défaut d'un costume; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de

douanier qui servait aux baigneurs.

L'après-midi, on s'en allait avec l'âne au-delà des Roches-Noires, du côté d'Hennequeville. Le sentier,
d'abord, montait entre des terrains vallonnés comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau où

alternaient des pâturages et des champs en labour. À la lisière du chemin, dans le fouillis des ronces, des

houx se dressaient; çà et là, un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses branches.

Presque toujours on se reposait dans un pré, ayant Deauville à gauche, le Havre à droite et en face la
pleine mer. Elle était brillante de soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait à peine

son murmure; des moineaux cachés pépiaient et la voûte immense du ciel recouvrait tout cela. Mme

Aubain, assise, travaillait à son ouvrage de couture; Virginie près d'elle tressait des joncs; Félicité sarclait

des fleurs de lavande; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.

D'autres fois, ayant passé la Toucques en bateau, ils cherchaient des coquilles. La marée basse laissait à
découvert des oursins, des godefiches, des méduses; et les enfants couraient, pour saisir des flocons

d'écume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant sur le sable, se déroulaient le long de la

grève; elle s'étendait à perte de vue, mais du côté de la terre avait pour limite les dunes la séparant du

Marais
, large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils revenaient par là, Trouville, au fond sur la
pente du coteau, à chaque pas grandissait, et avec toutes ses maisons inégales semblait s'épanouir dans un

désordre gai.

Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur chambre. L'éblouissante clarté du dehors
plaquait des barres de lumière entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur le

trottoir, personne. Ce silence épandu augmentait la tranquillité des choses. Au loin, les marteaux des

calfats tamponnaient des carènes, et une brise lourde apportait la senteur du goudron.

Le principal divertissement était le retour des barques. Dès qu'elles avaient dépassé les balises, elles
commençaient à louvoyer. Leurs voiles descendaient aux deux tiers des mâts; et, la misaine gonflée

comme un ballon, elles avançaient, glissaient dans le clapotement des vagues, jusqu'au milieu du port, où

l'ancre tout à coup tombait. Ensuite le bateau se plaçait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le

bordage des poissons palpitants; une file de charrettes les attendait, et des femmes en bonnet de coton

s'élançaient pour prendre les corbeilles et embrasser leurs hommes.

Une d'elles, un jour, aborda Félicité, qui peu de temps après entra dans la chambre, toute joyeuse. Elle
avait retrouvé une soeur; et Nastasie Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson à sa poitrine,

de la main droite un autre enfant, et à sa gauche un petit mousse les poings sur les hanches et le béret sur

l'oreille.

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