bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que séparaient des colonnes en bois d'algumim, avec des
chapiteaux de bronze couverts de sculptures. Deux galeries à claire-voie s'appuyaient dessus; et une

troisième en filigrane d'or se bombait au fond, vis-à-vis d'un cintre énorme, qui s'ouvrait à l'autre bout.

Des candélabres, brûlant sur les tables alignées dans toute la longueur du vaisseau, faisaient des buissons
de feux, entre les coupes de terre peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de raisin;

mais ces clartés rouges se perdaient progressivement, à cause de la hauteur du plafond, et des points

lumineux brillaient, comme des étoiles, la nuit, à travers des branches. Par l'ouverture de la grande baie,

on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons; car Antipas fêtait ses amis, son peuple, et tous

ceux qui s'étaient présentés.

Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales de feutre, circulaient, en portant
des plateaux.

La table proconsulaire occupait, sous la tribune dorée, une estrade en planches de sycomore. Des tapis de
Babylone l'enfermaient dans une espèce de pavillon.

Trois lits d'ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient Vitellius, son fils et Antipas; le Proconsul
étant près de la porte, à gauche, Aulus à droite, le Tétrarque au milieu.

Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des applications de couleur, du fard aux
pommettes, la barbe en éventail, et de la poudre d'azur dans ses cheveux, serrés par un diadème de

pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait en diagonale sur une toge de lin.

Aulus s'était fait nouer dans le dos les manches de sa robe en soie violette, lamée d'argent. Les boudins

de sa chevelure formaient des étages, et un collier de saphirs étincelait à sa poitrine, grasse et blanche

comme celle d'une femme. Près de lui, sur une natte et jambes croisées, se tenait un enfant très-beau, qui

souriait toujours. Il l'avait vu dans les cuisines, ne pouvait plus s'en passer, et, ayant peine à retenir son

nom chaldéen, l'appelait simplement: «l'Asiatique.» De temps à autre, il s'étalait sur le triclinium. Alors,

ses pieds nus dominaient l'assemblée.

De ce côté-là, il y avait les prêtres et les officiers d'Antipas, des habitants de Jérusalem, les principaux
des villes grecques; et, sous le Proconsul: Marcellus avec les publicains, des amis du Tétrarque, les

personnages de Kana, Ptolémaïde, Jéricho; puis, pêle-mêle, des montagnards du Liban, et les vieux

soldats d'Hérode: douze Thraces, un Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelles, des pâtres de

l'Idumée, le sultan de Palmyre, des marins d'Éziongaber. Chacun avait devant soi une galette de pâte

molle, pour s'essuyer les doigts; et les bras, s'allongeant comme des cous de vautour, prenaient des

olives, des pistaches, des amandes. Toutes les figures étaient joyeuses, sous des couronnes de fleurs.

Les Pharisiens les avaient repoussées comme indécence romaine. Ils frissonnèrent quand on les aspergea
de galbanum et d'encens, composition réservée aux usages du Temple.

Aulus en frotta son aisselle; et Antipas lui en promit tout un chargement, avec trois couffes de ce
véritable baume, qui avait fait convoiter la Palestine à Cléopâtre.

Un capitaine de sa garnison de Tibériade, survenu tout à l'heure, s'était placé derrière lui, pour l'entretenir
d'événements extraordinaires. Mais son attention était partagée entre le Proconsul et ce qu'on disait aux

tables voisines.

On y causait de Iaokanann et des gens de son espèce; Simon de Gittoï lavait les péchés avec du feu. Un

< page précédente | 52 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.