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George Sand - Trois Contes

deux femmes. Mme Aubain allait courir. - «Non! non! moins vite!» Elles pressaient le pas cependant, et
entendaient par derrière un souffle sonore qui se rapprochait. Ses sabots, comme des marteaux, battaient

l'herbe de la prairie; voilà qu'il galopait maintenant! Félicité se retourna, et elle arrachait à deux mains

des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux. Il baissait le mufle, secouait les cornes et tremblait de

fureur en beuglant horriblement. Mme Aubain, au bout de l'herbage avec ses deux petits, cherchait

éperdue comment franchir le haut bord. Félicité reculait toujours devant le taureau, et continuellement

lançait des mottes de gazon qui l'aveuglaient, tandis qu'elle criait: - «Dépêchez-vous! dépêchez-vous!»

Mme Aubain descendit le fossé, poussa Virginie, Paul ensuite, tomba plusieurs fois en tâchant de gravir

le talus, et à force de courage y parvint.

Le taureau avait acculé Félicité contre une claire-voie; sa bave lui rejaillissait à la figure, une seconde de
plus il l'éventrait. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bête, toute surprise,

s'arrêta.

Cet événement, pendant bien des années, fut un sujet de conversation à Pont-l'Évêque. Félicité n'en tira
aucun orgueil, ne se doutant même pas qu'elle eût rien fait d'héroïque.

Virginie l'occupait exclusivement; - car elle eut, à la suite de son effroi, une affection nerveuse, et M.
Poupart, le docteur, conseilla les bains de mer de Trouville.

Dans ce temps-là, ils n'étaient pas fréquentés. Mme Aubain prit des renseignements, consulta Bourais, fit
des préparatifs comme pour un long voyage.

Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Liébard. Le lendemain, il amena deux chevaux dont l'un
avait une selle de femme, munie d'un dossier de velours; et sur la croupe du second un manteau roulé

formait une manière de siège. Mme Aubain y monta, derrière lui. Félicité se chargea de Virginie, et Paul

enfourcha l'âne de M. Lechaptois, prêté sous la condition d'en avoir grand soin.

La route était si mauvaise que ses huit kilomètres exigèrent deux heures. Les chevaux enfonçaient
jusqu'aux paturons dans la boue, et faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches; ou bien

ils buttaient contre les ornières; d'autres fois, il leur fallait sauter. La jument de Liébard, à de certains

endroits, s'arrêtait tout à coup. Il attendait patiemment qu'elle se remît en marche; et il parlait des

personnes dont les propriétés bordaient la route, ajoutant à leur histoire des réflexions morales. Ainsi, au

milieu de Toucques, comme on passait sous des fenêtres entourées de capucines, il dit, avec un

haussement d'épaules: - «En voilà une Mme Lehoussais, qui au lieu de prendre un jeune homme...»

Félicité n'entendit pas le reste; les chevaux trottaient, l'âne galopait; tous enfilèrent un sentier, une

barrière tourna, deux garçons parurent, et l'on descendit devant le purin, sur le seuil même de la porte.

La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les démonstrations de joie. Elle lui servit un
déjeuner où il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une

tarte aux compotes et des prunes à l'eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses à Madame qui

paraissait en meilleure santé, à Mademoiselle devenue «magnifique», à M. Paul singulièrement «forci»,

sans oublier leurs grands-parents défunts que les Liébard avaient connus, étant au service de la famille

depuis plusieurs générations. La ferme avait, comme eux, un caractère d'ancienneté. Les poutrelles du

plafond étaient vermoulues, les murailles noires de fumée, les carreaux gris de poussière. Un dressoir en

chêne supportait toutes sortes d'ustensiles, des brocs, des assiettes, des écuelles d'étain, des pièges à loup,

des forces pour les moutons; une seringue énorme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui

n'eût des champignons à sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jeté bas

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