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George Sand - Trois Contes

astuces; et ils s'en allaient pleins de considération pour elle.

À des époques indéterminées, Mme Aubain recevait la visite du marquis de Gremanville, un de ses
oncles, ruiné par la crapule et qui vivait à Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se présentait

toujours à l'heure du déjeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient tous les meubles.

Malgré ses efforts pour paraître gentilhomme jusqu'à soulever son chapeau chaque fois qu'il disait: «Feu

mon père,» l'habitude l'entraînant, il se versait à boire coup sur coup, et lâchait des gaillardises. Félicité le

poussait dehors poliment: «Vous en avez assez, Monsieur de Gremanville! À une autre fois!» Et elle

refermait la porte.

Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avoué. Sa cravate blanche et sa calvitie, le jabot de
sa chemise, son ample redingote brune, sa façon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui

produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes extraordinaires.

Comme il gérait les propriétés de «Madame», il s'enfermait avec elle pendant des heures dans le cabinet
de «Monsieur», et craignait toujours de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des

prétentions au latin.

Pour instruire les enfants d'une manière agréable, il leur fit cadeau d'une géographie en estampes. Elles
représentaient différentes scènes du monde, des anthropophages coiffés de plumes, un singe enlevant une

demoiselle, des Bédouins dans le désert, une baleine qu'on harponnait, etc.

Paul donna l'explication de ces gravures à Félicité. Ce fut même toute son éducation littéraire.

Celle des enfants était faite par Guyot, un pauvre diable employé à la Mairie, fameux pour sa belle main,
et qui repassait son canif sur sa botte.

Quand le temps était clair, on s'en allait de bonne heure à la ferme de Geffosses.

La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin, apparaît comme une tache grise.

Félicité retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on déjeunait dans un appartement faisant
suite à la laiterie. Il était le seul reste d'une habitation de plaisance, maintenant disparue. Le papier de la

muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. Mme Aubain penchait son front, accablée de

souvenirs; les enfants n'osaient plus parler. «Mais jouez donc!» disait-elle; ils décampaient.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des ricochets sur la mare, ou tapait avec un
bâton les grosses futailles qui résonnaient comme des tambours.

Virginie donnait à manger aux lapins, se précipitait pour cueillir des bleuets, et la rapidité de ses jambes
découvrait ses petits pantalons brodés.

Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages.

La lune à son premier quartier éclairait une partie du ciel, et un brouillard flottait comme une écharpe sur
les sinuosités de la Toucques. Des boeufs, étendus au milieu du gazon, regardaient tranquillement ces

quatre personnes passer. Dans la troisième pâture quelques-uns se levèrent, puis se mirent en rond devant

elles. - «Ne craignez rien!» dit Félicité; et, murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur l'échine

celui qui se trouvait le plus près; il fit volte-face, les autres l'imitèrent. Mais, quand l'herbage suivant fut

traversé, un beuglement formidable s'éleva. C'était un taureau, que cachait le brouillard. Il avança vers les

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