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George Sand - Trois Contes

sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les bêtes de somme, qui, ruant de peur, augmentaient
l'encombrement. Il ne demandait rien pour sa peine; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles

qu'ils tiraient de leur bissac ou les habits trop usés dont ils ne voulaient plus. Des brutaux vociféraient des

blasphèmes. Julien les reprenait avec douceur; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les

bénir.

Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois coupes d'argile, voilà tout ce qu'était son
mobilier. Deux trous dans la muraille servaient de fenêtres. D'un côté, s'étendaient à perte de vue des

plaines stériles ayant sur leur surface de pâles étangs, ça et là; et le grand fleuve, devant lui, roulait ses

flots verdâtres. Au printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent désordonné

soulevait la poussière en tourbillons. Elle entrait partout, embourbait l'eau, craquait sous les gencives. Un

peu plus tard, c'était des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqûres ne s'arrêtaient ni jour ni

nuit. Ensuite, survenaient d'atroces gelées qui donnaient aux choses la rigidité de la pierre, et inspiraient

un besoin fou de manger de la viande.

Des mois s'écoulaient sans que Julien vît personne. Souvent il fermait les yeux, tâchant, par la mémoire,
de revenir dans sa jeunesse; - et la cour d'un château apparaissait, avec des lévriers sur un perron, des

valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un adolescent à cheveux blonds entre un

vieillard couvert de fourrures et une dame à grand hennin; tout à coup, les deux cadavres étaient là. Il se

jetait à plat ventre sur son lit, et répétait en pleurant:

- «Ah! pauvre père! pauvre mère! pauvre mère!» Et tombait dans un assoupissement où les visions
funèbres continuaient.

Une nuit qu'il dormait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit l'oreille et ne distingua que le
mugissement des flots.

Mais la même voix reprit:

- «Julien!»

Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la largeur du fleuve.

Une troisième fois on appela:

- «Julien!»

Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'église.

Ayant allumé sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux emplissait la nuit. Les ténèbres étaient
profondes, et çà et là déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient.

Après une minute d'hésitation, Julien dénoua l'amarre. L'eau, tout de suite, devint tranquille, la barque
glissa dessus et toucha l'autre berge, où un homme attendait.

Il était enveloppé d'une toile en lambeaux, la figure pareille à un masque de plâtre et les deux yeux plus
rouges que des charbons. En approchant de lui la lanterne, Julien s'aperçut qu'une lèpre hideuse le

recouvrait; cependant, il avait dans son attitude comme une majesté de roi.

Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée par son poids; une secousse la
remonta; et Julien se mit à ramer.

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