bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

Puis, étant sorti du bois, il aperçut un loup qui filait le long d'une haie.

Julien lui envoya une flèche. Le loup s'arrêta, tourna la tête pour le voir et reprit sa course. Il trottait en
gardant toujours la même distance, s'arrêtait de temps à autre, et, sitôt qu'il était visé, recommençait à

fuir.

Julien parcourut de cette manière une plaine interminable, puis des monticules de sable, et enfin il se
trouva sur un plateau dominant un grand espace de pays. Des pierres plates étaient clair-semées entre des

caveaux en ruines. On trébuchait sur des ossements de morts; de place en place, des croix vermoulues se

penchaient d'un air lamentable. Mais des formes remuèrent dans l'ombre indécise des tombeaux; et il en

surgit des hyènes, tout effarées, pantelantes. En faisant claquer leurs ongles sur les dalles, elles vinrent à

lui et le flairaient avec un bâillement qui découvrait leurs gencives. Il dégaina son sabre. Elles partirent à

la fois dans toutes les directions, et, continuant leur galop boiteux et précipité, se perdirent au loin sous

un flot de poussière.

Une heure après, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les cornes en avant, et qui grattait le sable
avec son pied. Julien lui pointa sa lance sous les fanons. Elle éclata, comme si l'animal eût été de bronze;

il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit, le taureau avait disparu.

Alors son âme s'affaissa de honte. Un pouvoir supérieur détruisait sa force; et, pour s'en retourner chez
lui, il rentra dans la forêt.

Elle était embarrassée de lianes; et il les coupait avec son sabre quand une fouine glissa brusquement
entre ses jambes, une panthère fit un bond par-dessus son épaule, un serpent monta en spirale autour d'un

frêne.

Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait Julien; et, çà et là, parurent entre les
branches quantité de larges étincelles, comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt toutes ses

étoiles. C'étaient des yeux d'animaux, des chats sauvages, des écureuils, des hiboux, des perroquets, des

singes.

Julien darda contre eux ses flèches; les flèches, avec leurs plumes, se posaient sur les feuilles comme des
papillons blancs. Il leur jeta des pierres; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit, aurait

voulu se battre, hurla des imprécations, étouffait de rage.

Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se représentèrent, faisant autour de lui un cercle étroit. Les uns
étaient assis sur leur croupe, les autres dressés de toute leur taille. Il restait au milieu, glacé de terreur,

incapable du moindre mouvement. Par un effort suprême de sa volonté, il fit un pas; ceux qui perchaient

sur les arbres ouvrirent leurs ailes, ceux qui foulaient le sol déplacèrent leurs membres; et tous

l'accompagnaient.

Les hyènes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derrière. Le taureau, à sa droite, balançait la
tête; et, à sa gauche, le serpent ondulait dans les herbes, tandis que la panthère, bombant son dos,

avançait à pas de velours et à grandes enjambées. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les

irriter; et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcs-épics, des renards, des vipères, des

chacals et des ours.

Julien se mit à courir; ils coururent. Le serpent sifflait, les bêtes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait
les talons avec ses défenses, le loup l'intérieur des mains avec les poils de son museau. Les singes le

< page précédente | 32 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.