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George Sand - Trois Contes

Rien n'assurait à la jeune femme que son époux fût leur fils.

Ils en donnèrent la preuve, en décrivant des signes particuliers qu'il avait sur la peau.

Elle sauta hors sa couche, appela son page, et on leur servit un repas.

Bien qu'ils eussent grand'faim, ils ne pouvaient guère manger; et elle observait à l'écart le tremblement de
leurs mains osseuses, en prenant les gobelets.

Ils firent mille questions sur Julien. Elle répondait a chacune, mais eut soin de taire l'idée funèbre qui les
concernait.

Ne le voyant pas revenir, ils étaient partis de leur château; et ils marchaient depuis plusieurs années, sur
de vagues indications, sans perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au péage des fleuves et dans les

hôtelleries, pour les droits des princes et les exigences des voleurs, que le fond de leur bourse était vide,

et qu'ils mendiaient maintenant. Qu'importe, puisque bientôt ils embrasseraient leur fils? Ils exaltaient

son bonheur d'avoir une femme aussi gentille, et ne se lassaient point de la contempler et de la baiser.

La richesse de l'appartement les étonnait beaucoup; et le vieux, ayant examiné les murs, demanda
pourquoi s'y trouvait le blason de l'empereur d'Occitanie.

Elle répliqua:

- «C'est mon père!»

Alors il tressaillit, se rappelant la prédiction du Bohême; et la vieille songeait à la parole de l'Ermite.
Sans doute la gloire de son fils n'était que l'aurore des splendeurs éternelles; et tous les deux restaient

béants, sous la lumière du candélabre qui éclairait la table.

Ils avaient dû être très-beaux dans leur jeunesse. La mère avait encore tous ses cheveux, dont les
bandeaux fins, pareils à des plaques de neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues; et le père, avec sa

taille haute et sa grande barbe, ressemblait à une statue d'église.

La femme de Julien les engagea à ne pas l'attendre. Elle les coucha elle-même dans son lit, puis ferma la
croisée; ils s'endormirent. Le jour allait paraître, et, derrière le vitrail, les petits oiseaux commençaient à

chanter.

Julien avait traversé le parc; et il marchait dans la forêt d'un pas nerveux, jouissant de la mollesse du
gazon et de la douceur de l'air.

Les ombres des arbres s'étendaient sur la mousse. Quelquefois la lune faisait des taches blanches dans les
clairières, et il hésitait à s'avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface des mares

tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'était partout un grand silence; et il ne découvrait

aucune des bêtes qui, peu de minutes auparavant, erraient à l'entour de son château.

Le bois s'épaissit, l'obscurité devint profonde. Des bouffées de vent chaud passaient, pleines de senteurs
amollissantes. Il enfonçait dans des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un chêne pour haleter un

peu.

Tout à coup, derrière son dos, bondit une masse plus noire, un sanglier. Julien n'eut pas le temps de saisir
son arc, et il s'en affligea comme d'un malheur.

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