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George Sand - Trois Contes

Ils se rencontraient au fond des cours, derrière un mur, sous un arbre isolé. Elle n'était pas innocente à la
manière des demoiselles, - les animaux l'avaient instruite; - mais la raison et l'instinct de l'honneur

l'empêchèrent de faillir. Cette résistance exaspéra l'amour de Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou

naïvement peut-être) il proposa de l'épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.

Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux: ses parents, l'année dernière, lui avaient acheté un homme;
mais d'un jour à l'autre on pourrait le reprendre; l'idée de servir l'effrayait. Cette couardise fut pour

Félicité une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elle s'échappait la nuit, et, parvenue au

rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.

Enfin, il annonça qu'il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait
dimanche prochain, entre onze heures et minuit.

Le moment arrivé, elle courut vers l'amoureux.

À sa place, elle trouva un de ses amis.

Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une
vieille femme très-riche, Mme Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le bon Dieu, et gémit toute
seule dans la campagne jusqu'au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d'en partir;

et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se

rendit à Pont-l'Évêque.

Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve, et qui précisément cherchait une
cuisinière. La jeune fille ne savait pas grand'chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonté et si peu

d'exigences, que Mme Aubain finit par dire:

« - Soit, je vous accepte!»

Félicité, un quart d'heure après, était installée chez elle.

D'abord elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient «le genre de la maison» et le
souvenir de «Monsieur», planant sur tout! Paul et Virginie, l'un âgé de sept ans, l'autre de quatre à peine,

lui semblaient formés d'une matière précieuse; elle les portait sur son dos comme un cheval, et Mme

Aubain lui défendit de les baiser à chaque minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse.

La douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston. Félicité préparait d'avance les cartes et
les chaufferettes. Ils arrivaient à huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de onze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'allée étalait par terre ses ferrailles. Puis la ville se
remplissait d'un bourdonnement de voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlements

d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles dans la rue. Vers midi, au plus

fort du marché, on voyait paraître sur le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arrière, le

nez crochu, et qui était Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps après, - c'était Liébard, le fermier

de Toucques, petit, rouge, obèse, portant une veste grise et des houseaux armés d'éperons.

Tous deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages. Félicité invariablement déjouait leurs

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