bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

baguette à la main.

Au bout de très-longtemps un museau rose parut, puis la souris tout entière. Il frappa un coup léger, et
demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il

l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n'en dit rien à personne.

Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina de mettre des pois dans un roseau
creux. Quand il entendait gazouiller dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube,

enflait ses joues; et les bestioles lui pleuvaient sur les épaules si abondamment qu'il ne pouvait

s'empêcher de rire, heureux de sa malice.

Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crête du rempart un gros pigeon qui se
rengorgeait au soleil. Julien s'arrêta pour le regarder; le mur en cet endroit ayant une brèche, un éclat de

pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans

le fossé.

Il se précipita vers le fond, se déchirant aux broussailles, furetant partout, plus leste qu'un jeune chien.

Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les branches d'un troëne.

La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler; et les convulsions de l'oiseau faisaient battre
son coeur, l'emplissaient d'une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier roidissement, il se sentit

défaillir.

Le soir, pendant le souper, son père déclara que l'on devait à son âge apprendre la vénerie; et il alla
chercher un vieux cahier d'écriture contenant, par demandes et réponses, tout le déduit des chasses. Un

maître y démontrait à son élève l'art de dresser les chiens et d'affaiter les faucons, de tendre les pièges,

comment reconnaître le cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le loup à ses déchaussures, le bon

moyen de discerner leurs voies, de quelle manière on les lance, où se trouvent ordinairement leurs

refuges, quels sont les vents les plus propices, avec l'énumération des cris et les règles de la curée.

Quand Julien put réciter par coeur toutes ces choses, son père lui composa une meute.

D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques, plus véloces que des gazelles, mais sujets à
s'emporter; puis dix-sept couples de chiens bretons, tachetés de blanc sur fond rouge, inébranlables dans

leur créance, forts de poitrine et grands hurleurs. Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses, il y

avait quarante griffons, poilus comme des ours. Des mâtins de Tartarie, presque aussi hauts que des ânes,

couleur de feu, l'échine large et le jarret droit, étaient destinés à poursuivre les aurochs. La robe noire des

épagneuls luisait comme du satin; le jappement des talbots valait celui des bigles chanteurs. Dans une

cour à part, grondaient, en secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles, huit dogues alains, bêtes

formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur des lions.

Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre, et portaient un nom sonore.

La fauconnerie, peut-être, dépassait la meute; le bon seigneur, à force d'argent, s'était procuré des
tiercelets du Caucase, des sacres de Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons-pèlerins,

capturés sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils logeaient dans un hangar

couvert de chaume, et, attachés par rang de taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon,

où de temps à autre on les posait afin de les dégourdir.

< page précédente | 24 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.