bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu'au soir sans interruption; puis,
le dîner étant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche sous les cendres et

s'endormait devant l'âtre, son rosaire à la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus

d'entêtement. Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres servantes.

Économe, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain, - un pain

de douze livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos par une épingle, un bonnet lui
cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme

les infirmières d'hôpital.

Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la
cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge; - et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes

mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.

Il

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.

Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses soeurs se
dispersèrent, un fermier la recueillit, et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle

grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares, à propos de rien était battue, et

finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre

ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans), ils l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Tout de
suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure

des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l'écart

modestement, quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le

timon d'un banneau, vint l'inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un foulard, et,

s'imaginant qu'elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la renversa

brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s'éloigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait
lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore.

Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner, puisque c'était «la faute de la boisson».

Elle ne sut que répondre et avait envie de s'enfuir.

Aussitôt il parla des récoltes et des notables de la commune, car son père avait abandonné Colleville pour
la ferme des Écots, de sorte que maintenant ils se trouvaient voisins. - «Ah!» dit-elle. Il ajouta qu'on

désirait l'établir. Du reste, il n'était pas pressé, et attendait une femme à son goût. Elle baissa la tête.

Alors il lui demanda si elle pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'était mal de se moquer. -

«Mais non, je vous jure!» et du bras gauche il lui entoura la taille; elle marchait soutenue par son étreinte;

ils se ralentirent. Le vent était mou, les étoiles brillaient, l'énorme charretée de foin oscillait devant eux;

et les quatre chevaux, en traînant leurs pas, soulevaient de la poussière. Puis, sans commandement, ils

tournèrent à droite. Il l'embrassa encore une fois. Elle disparut dans l'ombre.

Théodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

< page précédente | 2 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.