bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

remonta les étages, ivre de tristesse.

Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui cria dans l'oreille que la maison était à
vendre.

Elle chancela, et fut obligée de s'asseoir. Ce qui la désolait principalement, c'était d'abandonner sa
chambre, - si commode pour le pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse, elle implorait le

Saint-Esprit, et contracta l'habitude idolâtre de dire ses oraisons agenouillée devant le perroquet.

Quelquefois, le soleil entrant par la lucarne frappait son oeil de verre, et en faisait jaillir un grand rayon

lumineux qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, léguée par sa maîtresse. Le jardin lui fournissait
des légumes. Quant aux habits, elle possédait de quoi se vêtir jusqu'à la fin de ses jours, et épargnait

l'éclairage en se couchant dès le crépuscule.

Elle ne sortait guère, afin d'éviter la boutique du brocanteur, où s'étalaient quelques-uns des anciens
meubles. Depuis son étourdissement, elle traînait une jambe; et, ses forces diminuant, la mère Simon,

ruinée dans l'épicerie, venait tous les matins fendre son bois et pomper de l'eau.

Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des années se passèrent. Et la maison ne se
louait pas, et ne se vendait pas.

Dans la crainte qu'on ne la renvoyât, Félicité ne demandait aucune réparation. Les lattes du toit
pourrissaient; pendant tout un hiver son traversin fut mouillé. Après Pâques, elle cracha du sang.

Alors la mère Simon eut recours à un docteur. Félicité voulut savoir ce qu'elle avait. Mais, trop sourde
pour entendre, un seul mot lui parvint: «Pneumonie.» Il lui était connu, et elle répliqua doucement:

- «Ah! comme Madame,» trouvant naturel de suivre sa maîtresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier était toujours au bas de la côte, le second devant la poste, le troisième vers le milieu de la rue.
Il y eut des rivalités à propos de celui-là; et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme

Aubain.

Les oppressions et la fièvre augmentaient. Félicité se chagrinait de ne rien faire pour le reposoir. Au
moins, si elle avait pu y mettre quelque chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'était pas convenable,

objectèrent les voisines. Mais le curé accorda cette permission; elle en fut tellement heureuse qu'elle le

pria d'accepter, quand elle serait morte, Loulou, sa seule richesse.

Du mardi au samedi, veille de la Fête-Dieu, elle toussa plus fréquemment. Le soir son visage était grippé,
ses lèvres se collaient à ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit jour, se sentant

très-bas, elle fit appeler un prêtre.

Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrême onction. Puis elle déclara qu'elle avait besoin de
parler à Fabu.

Il arriva en toilette des dimanches, mal à son aise dans cette atmosphère lugubre.

- «Pardonnez-moi», dit-elle avec un effort pour étendre le bras, «je croyais que c'était vous qui l'aviez

< page précédente | 19 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.