bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Trois Contes

crut distinguer derrière les moulins, au bas de la côte, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut de la
côte, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait rencontré tout à l'heure, à Saint-Melaine, dans la

boutique de la mère Simon. Elle y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin elle rentra,

épuisée, les savates en lambeaux, la mort dans l'âme; et, assise au milieu du banc, près de Madame, elle

racontait toutes ses démarches, quand un poids léger lui tomba sur l'épaule, Loulou! Que diable avait-il

fait? Peut-être qu'il s'était promené aux environs!

Elle eut du mal à s'en remettre, ou plutôt ne s'en remit jamais.

Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps après, un mal d'oreilles. Trois ans plus
tard, elle était sourde; et elle parlait très-haut, même à l'église. Bien que ses péchés auraient pu sans

déshonneur pour elle, ni inconvénient pour le monde, se répandre à tous les coins du diocèse, M. le curé

jugea convenable de ne plus recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent sa maîtresse lui disait: - «Mon Dieu!
comme vous êtes bête!» elle répliquait: - «Oui, Madame,» en cherchant quelque chose autour d'elle.

Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore, et le carillon des cloches, le mugissement des boeufs,
n'existaient plus. Tous les êtres fonctionnaient avec le silence des fantômes. Un seul bruit arrivait

maintenant à ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche, l'appel aigu d'un vendeur de poisson,
la scie du menuisier qui logeait en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain, - «Félicité! la

porte! la porte!»

Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle, y répondant par
des mots sans plus de suite, mais où son coeur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était presque un

fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres, se cramponnait à son fichu; et, comme

elle penchait son front en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les

ailes de l'oiseau frémissaient ensemble.

Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait des cris, se rappelant peut-être
les ondées de ses forêts natales. Le ruissellement de l'eau excitait son délire; il voletait éperdu, montait au

plafond, renversait tout, et par la fenêtre allait barboter dans le jardin; mais revenait vite sur un des

chenets, et, sautillant pour sécher ses plumes, montrait tantôt sa queue, tantôt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la cheminée, à cause du froid, elle le trouva
mort, au milieu de sa cage, la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion l'avait tué, sans

doute? Elle crut à un empoisonnement par le persil; et, malgré l'absence de toutes preuves, ses soupçons

portèrent sur Fabu. Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit: «Eh bien! faites-le empailler!»

Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le perroquet.

Il écrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne. Mais, comme la diligence égarait
parfois les colis, elle résolut de le porter elle-même jusqu'à Honfleur.

Les pommiers sans feuilles se succédaient aux bords de la route. De la glace couvrait les fossés. Des
chiens aboyaient autour des fermes; et les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son

cabas, elle marchait prestement, sur le milieu du pavé.

< page précédente | 16 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.