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George Sand - Trois Contes

qui avait chez lui, outre sa femme, sa belle-soeur avec trois demoiselles, assez grandes déjà. On les
apercevait sur leur gazon, habillées de blouses flottantes; elles possédaient un nègre et un perroquet.

Mme Aubain eut leur visite, et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin qu'elles paraissaient, Félicité

accourait pour la prévenir. Mais une chose était seule capable de l'émouvoir, les lettres de son fils.

Il ne pouvait suivre aucune carrière, étant absorbé dans les estaminets. Elle lui payait ses dettes; il en
refaisait d'autres; et les soupirs que poussait Mme Aubain, en tricotant près de la fenêtre, arrivaient à

Félicité, qui tournait son rouet dans la cuisine.

Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier; et causaient toujours de Virginie, se demandant si
telle chose lui aurait plu, en telle occasion ce qu'elle eût dit probablement.

Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre à deux lits. Mme Aubain les inspectait
le moins souvent possible. Un jour d'été, elle se résigna; et des papillons s'envolèrent de l'armoire.

Ses robes étaient en ligne sous une planche où il y avait trois poupées, des cerceaux, un ménage, la
cuvette qui lui servait. Elles retirèrent également les jupons, les bas, les mouchoirs, et les étendirent sur

les deux couches, avant de les replier. Le soleil éclairait ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et

des plis formés par les mouvements du corps. L'air était chaud et bleu, un merle gazouillait, tout semblait

vivre dans une douceur profonde. Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poils, couleur

marron; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent

l'une sur l'autre, s'emplirent de larmes; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s'y jeta; et elles

s'étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait.

C'était la première fois de leur vie, Mme Aubain n'étant pas d'une nature expansive. Félicité lui en fut
reconnaissante comme d'un bienfait, et désormais la chérit avec un dévouement bestial et une vénération

religieuse.

La bonté de son coeur se développa.

Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un régiment en marche, elle se mettait devant la porte
avec une cruche de cidre, et offrait à boire aux soldats. Elle soigna des cholériques. Elle protégeait les

Polonais; et même il y en eut un qui déclarait la vouloir épouser. Mais ils se fâchèrent; car un matin, en

rentrant de l'angélus, elle le trouva dans sa cuisine, où il s'était introduit, et accommodé une vinaigrette

qu'il mangeait tranquillement.

Après les Polonais, ce fut le père Colmiche, un vieillard passant pour avoir fait des horreurs en 93. Il
vivait au bord de la rivière, dans les décombres d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes

du mur, et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat, où il gisait, continuellement secoué par

un catarrhe, avec des cheveux très-longs, les paupières enflammées, et au bras une tumeur plus grosse

que sa tête. Elle lui procura du linge, tâcha de nettoyer son bouge, rêvait à l'établir dans le fournil, sans

qu'il gênât Madame. Quand le cancer eut crevé, elle le pansa tous les jours, quelquefois lui apportait de la

galette, le plaçait au soleil sur une botte de paille; et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la

remerciait de sa voix éteinte, craignait de la perdre, allongeait les mains dès qu'il la voyait s'éloigner. Il

mourut; elle fit dire une messe pour le repos de son âme.

Ce jour-là, il lui advint un grand bonheur: au moment du dîner, le nègre de Mme de Larsonnière se
présenta, tenant le perroquet dans sa cage, avec le bâton, la chaîne et le cadenas. Un billet de la baronne

annonçait à Mme Aubain que, son mari étant élevé à une préfecture, ils partaient le soir; et elle la priait

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