bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Valvedre

de nouveau ne s'était produit à la fin de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à
parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en faire un tapis sous nos pas.

Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié de son beau sourcil noir, quand
j'essayais de lui parler au moins de voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de

motifs à trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques semaines.

- Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions d'auberge ou de diligence qui
doivent se résoudre à l'impromptu. L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous

mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que la destinée nous chasse de ce

nid trouvé sur la branche. L'inspiration me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.

On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même pour longtemps. Alida, inquiète des
projets de son mari, n'admettait pas qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics

contre elle.

N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais pas, je m'efforçais de vivre comme
elle au jour le jour, et de profiter du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter

dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi me dévorait encore auprès d'elle,

j'avais la poésie pour épancher en son absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de

toutes mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je savais presque gré à mon

inflexible amante de me l'avoir fait connaître et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau

comme une dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais embrasser l'univers

dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après des heures d'une rêverie pleine de transports divins et

d'aspirations immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré moi alors, je me

rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver n'est pas penser!»

VII

J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais parlé si sévèrement à madame de
Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais

involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais quelquefois enchaîné, non par leurs

paroles, que je ne voulais plus saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la

muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à des heures régulières, de huit à

neuf heures du matin, et de cinq à six heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de

la petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle le chantait à voix basse

cependant, comme pour n'être entendue que de Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en

italien; des paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité qui m'est resté dans la

mémoire comme un souffle de printemps. Voici le sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement

plusieurs fois:

«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni robe étoilée; mais tu es reine sur la
terre, reine sans égale dans mon jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté. »Rose

des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes

guirlandes comme des bras pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.

»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne demandes que de la fraîcheur et de
l'ombre; mais tu sens bon et tu parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie, le

paradis de ma sagesse.»

< page précédente | 88 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.