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George Sand - Valvedre

Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble possible, en lui disant que je me trouvais
encore trop jeune pour songer au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa serait en

âge de quitter sa poupée.

- Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui... vos âges s'accorderont peut-être mieux alors! Je
la connais autant que l'autre, et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites danser

mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore aussi vieux que vous le prétendiez!

Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je m'enfuis comme un coupable, pendant
qu'il disparaissait au milieu de ses télescopes et de ses alambics.

VI

Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, secrètement blessée de mon départ, s'était
retirée. Le jardin était illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des contredanses et des

valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère quelconque dans cette fête modeste, pleine de

bonhomie et d'honnête abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'affectai, devant mademoiselle

Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les

jeunes filles décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle Juste, Henri ayant invité

sa mère.

- Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec
vous une fois le tour de la salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse dont je

vais m'assurer d'avance.

Je ne pus voir à qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion pour prendre place. Je me trouvai avec
elle vis-à-vis de M. Obernay père et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves

personnages se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas

osé danser sous les yeux d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y entendait certes

pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en

nous regardant d'un air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard semblait lui

répondre: «Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est pas impossible.»

Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement projeté avec mes parents. Juste, sans
rien savoir de mon amour pour Alida, pressentait quelque charme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse, et

elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée. Ma fiancée! cette splendide et

parfaite créature eût pu être à moi! Et moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les

orages de la passion et le désastre de mon existence! Je me disais cela en tenant sa main dans la mienne,

en affrontant les magnificences de son divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être

pudique et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun instinct, aucun germe

d'infidélité envers ma dangereuse et terrible souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon âme, celle qui la

possédait si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens, et son oeil irrité me condamnait au moment de

mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait

d'un oeil troublé par la fièvre. Quelle victoire pour Juste, si elle eût pu le deviner!

L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on dansait. D'un cabinet de toilette
en entre-sol, on pouvait voir tout ce qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida

avait voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle avait écarté le feuillage, et, me

voyant là, elle était restée clouée à sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un

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