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George Sand - Valvedre

- Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je.

- Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon cher enfant!

- Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais d'autant plus qu'il m'aime en dépit de
nos différences d'opinions et de caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le

feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une de ses soeurs.

- Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me parlant de vous avec effusion.
Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un

homme que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père, qui mérite également ces

sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les

premières et les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, entre lui et moi, à peu

près la même distance d'âge qui existe aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous

porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire en devenant votre conseil et votre

ami comme il était le mien. Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri Obernay

vous reproche.

Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un enfant qui se confesse, et non plus
comme un orgueilleux qui se défend. Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût

probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule puissance de sa haute moralité, le trait

empoisonné qui devait se tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur de la voir

fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il

fallait être résolu à ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai l'explication.

- Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette maladie de l'âme dont vous voulez
me guérir; mais ceci nous mènerait trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre

fois.

- Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et peut-être sera-ce un meilleur remède à
vos ennuis que tous mes raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... Pourquoi

m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez comédien?

- Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout seul.

- Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas vrai?

- Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup
que l'on n'est qu'un impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite.

- Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite vous pardonne de tout son coeur et
ne racontera rien de ceci à la bonne Adélaïde.

J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais, malgré la liberté d'esprit de M. de
Valvèdre, que, s'il avait en dépit de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos

d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être toujours dans la nécessité de le faire

souffrir. Pourtant je me rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai beaucoup

aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et c'est là qu'il puisait sans doute la force de

n'être ni jaloux de sa femme, ni épris d'une autre.

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