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George Sand - Valvedre

société tout entière. Je continuai mon voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus
court pour me rendre à Altorf, et j'y restai. C'est là qu'Alida devait m'adresser ses lettres. Et que

m'importait tout le reste? Nous nous écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous

échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. Jamais je n'avais trouvé en moi

une telle abondance d'émotion devant une feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler

l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien supérieure à moi sous ce rapport,

elle avait la touchante simplicité de ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela

me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment, elle travaillait à me persuader que

j'étais une grande âme, un grand esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour

planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non! grâce à Dieu, je me préservais de la

folie; mais, sous la plume de cette femme, la flatterie était si douce, que je l'eusse payée au prix de la

risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.

Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au plan de vie qu'elle avait adopté pour
nous deux. Je consentais à voir son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à

Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes aspirations les plus ardentes,

touchait à son dernier jour.

V

J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage. Le 31 juillet, à cinq heures du
matin, je m'embarquais sur un bateau à vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève.

Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer l'heure du départ. Accablé de fatigue et
roulé dans mon manteau, je pris quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le soleil

se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également était assis sur le même banc que moi.

Au premier coup d'oeil que je jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.

Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis la faute d'écrire d'Altorf à
Obernay en lui donnant de ma promenade un faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une

maladresse fâcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était de Genève et en relation

avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était

fort petit, et, au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon aimable philosophe. Il

me regardait avec attention, comme s'il eût hésité à me reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il

m'aborda avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous venions de nous

quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de toute surprise et de toute curiosité, il reprit la

conversation où nous l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, sans songer

davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui

avec modestie, comme un trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni l'inventeur.

Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à plusieurs reprises, ma méditation laissa
tomber l'entretien. J'éprouvais le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces

moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement se produire, il essayait de me

quitter; mais je le suivais et le reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une

invisible puissance à m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais résolu d'éviter. Quand nous

approchâmes de Genève, les passagers, qui, de la cabine, firent irruption sur le pont, nous séparèrent.

Mon nouvel ami fut abordé par plusieurs d'entre eux, et je dus m'éloigner. Je remarquai que tous

semblaient lui parler avec une extrême déférence; néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas

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