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George Sand - Valvedre

désintéressé, un amour idéal... il vous faut imposer l'estime de votre caractère et donner des garanties
morales à l'homme dont vous prenez la conscience et la vie.

- Voici la question bien déplacée, répondit-elle en tirant de son sein le billet que je lui avais écrit
l'avant-veille. Je croyais que vous me demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous

abandonner au désespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment implore votre

confiance et vous supplie de me croire digne de vous. Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractère

violent avec une tête faible, et je ne suis ni assez énergique ni assez habile pour vous apprendre à aimer;

je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous avons fait un roman. N'en parlons plus.

Elle déchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et dans les buissons; puis elle se leva,
sourit, et voulut rejoindre sa belle-soeur. J'aurais dû la laisser faire, nous étions sauvés!... Mais son

sourire était déchirant, et il y avait des larmes au bord de ses paupières. Je la retins, je demandai pardon,

je m'interdis de jamais l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de parole; mais elle

ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent toute sa réponse. Je me haïssais de faire souffrir une si

douce créature, car, malgré de nombreux accès de dépit et de vives révoltes de fierté, elle ne savait pas

rompre: elle ignorait le ressentiment, et son pardon avait une infinie mansuétude.

IV

J'oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en exerçant mes forces contre le torrent qui
m'entraînait, je les sentais s'éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu'un signal

parti de la montagne m'annonça le retour probable d'Obernay pour le lendemain. C'était une double fusée

blanche attestant que tout allait bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvèdre était-il

avec lui? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures?

Ce fut la première fois que je pensai à l'attitude qu'il faudrait prendre vis-à-vis de ce mari, et je n'en pus
imaginer aucune qui ne me glaçât de terreur. Que n'aurais-je pas donné pour avoir affaire à un homme

brutal et violent que j'aurais paralysé et dominé par un froid dédain et un tranquille courage? Mais ce

Valvèdre qu'on m'avait dépeint si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, en tout cas

si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates convenances, de quel front soutiendrais-je

son regard? de quel air recevrais-je ses avances? car il était bien certain qu'Obernay lui avait déjà parlé de

moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son âge et de son état dans le monde, M. de Valvèdre

me traiterait en jeune homme que l'on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je n'avais plus

senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier

l'existence de son mari. D'après le peu de mots que, malgré moi, j'avais été forcé d'entendre, je me

représentais un homme froid, très-digne et assez railleur. Selon Alida, c'était le type des intentions

généreuses avec le secret dédain des consciences imbues de leur supériorité.

Qu'il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'étais bien assez malheureux sans avoir encore la
honte et le remords de trahir un homme qu'il m'eût peut-être fallu estimer et respecter en dépit de

moi-même. Je résolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lâche et m'ordonna de rester.

- Vous m'exposez à d'étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que va-t-il penser d'un jeune homme qui,
après avoir accepté le soin de me protéger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable à son

approche? Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n'auront pas plus que moi une

bonne raison à donner pour l'expliquer. Comment! vous n'avez pas prévu qu'en aimant une femme

mariée, vous contractiez l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que vous me

deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous cent fois davantage? Songez donc au rôle

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