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George Sand - Valvedre

qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans prix pour moi et ne me quittera
jamais! Là-dessus, ajouta-t-il en se levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguées, et

qu'il serait temps...

- M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, répondit madame de Valvèdre avec une intention
désespérante; mais vous êtes libre, d'autant plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant à la

bague, vous ne pouvez pas la garder. Elle est à moi. Je l'ai payée et ne vous l'ai pas donnée... Rendez-la

moi!

Les gros yeux de Moserwald brillèrent comme des escarboucles. Il crut son triomphe assuré en dépit d'un
congé donné pour la forme, et rendit la bague avec un sourire qui signifiait clairement: «Je savais bien

qu'on la garderait!» Madame de Valvèdre la prit, et, la jetant hors de sa chambre sur le palier, par la porte

ouverte, elle ajouta:

- La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la portera en mémoire de moi pourra
se vanter d'avoir là une chose que je méprise profondément.

Moserwald sortit dans un état d'abattement qui me fit peine à voir. Paule n'avait absolument rien compris
à cette scène, à laquelle, d'ailleurs, elle avait donné peu d'attention. Quant à Obernay, il avait essayé un

instant de comprendre; mais il n'en était pas venu à bout, et, attribuant tout ceci à quelque étrange caprice

de madame de Valvèdre, il avait repris tranquillement l'analyse de la saxifraga retusa.

III

J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait du coeur, il me demanderait compte
de la manière dont j'avais servi sa cause. Je le vis hésiter à ramasser sa bague, hausser les épaules et la

reprendre. Dès qu'il m'aperçut, il m'attira jusque dans sa chambre et me parla avec beaucoup d'amertume,

raillant ce qu'il appelait mes préjugés et déclarant mon austérité la chose du monde la plus ridicule. Je le

laissai à dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand il en fut là:

- Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'êtes pas content, il y a une manière de
s'expliquer, et me voici à vos ordres. N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forcé de vous

demander la réparation que je vous offre.

- Quoi? qu'est-ce à dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez vous battre? Eh bien, voilà un trait
de lumière, un aveu! Vous êtes mon rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si

maladroitement trahi! Dites que c'est là votre motif, alors je vous comprends et je vous pardonne.

Je lui déclarai que je n'avais aucun aveu à faire, et que je ne tenais pas à son pardon; mais, comme je ne
voulais pas perdre avec lui les précieux instants que je pouvais passer encore auprès de madame de

Valvèdre ce soir-là, je le quittai en l'engageant à faire ses réflexions, et en lui disant que dans une heure

je serais chez lui.

La galerie de bois découpé faisant extérieurement le tour de la maison, je revins par là à l'appartement de
madame de Valvèdre; mais je la trouvai sur cette galerie, et venant à ma rencontre.

- J'ai une question à vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et irrité. Asseyez-vous là. Nos amis sont
encore plongés dans la botanique. Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident

ridicule, nous pouvons échanger ici quelques mots. Vous plaît-il de me dire, monsieur Francis Valigny,

quel rôle vous avez joué dans cet incident, et comment vous avez été informé de ce que vous m'avez

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