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George Sand - Valvedre

bientôt éconduit. Dans ma folie, je raisonnai très-serré; je me traçai un plan de conduite. Je compris que
je ne devais rien laisser soupçonner à Obernay, vu que son amitié pour Valvèdre me le rendrait

infailliblement contraire. Je résolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses préventions contre

Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais craindre ou espérer d'elle. Rien n'était plus étranger à

mon caractère que cette perfidie, et, chose étonnante, elle ne me coûta nullement. Je ne m'y étais jamais

essayé, j'y fus passé maître du premier coup. Au bout de deux heures de promenade matinale avec mon

ami, je tenais tout ce qu'il m'avait marchandé jusque-là, je savais tout ce qu'il savait lui-même.

II

Sans fortune et sans aïeux, Alida avait été choisie par Valvèdre. L'avait-il aimée? l'aimait-il encore?
Personne ne le savait; mais personne n'était fondé à croire que l'amour n'eût pas dirigé son choix, puisque

Alida n'avait d'autre richesse que sa beauté. Pendant les premières années, ce couple avait été

inséparable. Il est vrai que peu à peu, depuis cinq ou six ans, Valvèdre avait repris sa vie d'exploration et

de voyages, mais sans paraître délaisser sa compagne et sans cesser de l'entourer de soins, de luxe,

d'égards et de condescendances. Il était faux, selon Obernay, qu'il la retînt prisonnière dans sa villa, ni

que mademoiselle Juste de Valvèdre, l'aînée de ses belles-soeurs, fût une duègne chargée de l'opprimer.

Mademoiselle Juste était, au contraire, une personne du plus grand mérite, chargée de l'éducation

première des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels Alida elle-même se déclarait

impropre. Paule avait été élevée par sa soeur aînée. Toutes trois vivaient donc à leur guise: Paule soumise

par goût et par devoir à sa soeur Juste, Alida complètement indépendante de l'une et de l'autre.

Quant aux aventures qu'on lui prêtait, Obernay n'y croyait réellement pas; du moins aucune liaison
exclusive n'avait pris une place ostensible dans sa vie depuis qu'il la connaissait.

- Je la crois coquette, disait-il, mais par genre ou par désoeuvrement. Je ne la juge ni assez active
ni assez énergique pour avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime les

hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-être en manque-t-elle un peu à la campagne. Elle

en manque aussi chez nous à Genève, où elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps

l'hospitalité. Notre entourage est un peu sérieux pour elle; mais ne voilà-t-il pas un grand malheur qu'une

femme de trente ans soit forcée, par les convenances, de vivre d'une manière raisonnable? Je sais que,

pour lui complaire, son mari l'a menée beaucoup dans le monde autrefois; mais il y a temps pour tout. Un

savant se doit à la science, une mère de famille à ses enfants. A te dire le vrai, j'ai médiocre opinion d'une

cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.

- Il paraît cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer dans le tourbillon, elle vit dans la
retraite.

- Il faudrait qu'elle s'y lançât toute seule, et ce n'est pas bien aisé, à moins d'une certaine vitalité
audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a

l'aspiration, et mieux vaudrait pour Valvèdre avoir une femme tout à fait légère et dissipée, qui le

laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une élégie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont

l'attitude brisée semble être une protestation contre le bon sens, un reproche à la vie rationnelle.

- Tout cela est bien aisé à dire, pensai-je; peut-être cette femme soupire-t-elle après autre chose que les
plaisirs frivoles; peut-être a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaître l'amour

avant de la délaisser pour la physique et la chimie. Telle femme commence réellement la vie à trente ans,

et la société de deux marmots et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me paraît pas un idéal

auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beauté, qui est exclusivement faite pour

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