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George Sand - Valvedre

lieux, qui réapparurent splendides ou misérables selon l'état de mon âme. Il y eut même des jours, des
semaines peut-être, où je vécus sans bien savoir où j'étais. Je me garderai donc de reconstruire, par de

froides recherches ou par de laborieux efforts de mémoire, les détails d'un passé où tout fut confusion et

fièvre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-être pas mauvais de laisser à mon récit un peu de

ce désordre et de ces incomplètes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.

J'avais vingt-trois ans quand mon père, professeur de littérature et de philosophie à Bruxelles, m'autorisa
à passer un an sur les chemins; en cela, il cédait à mon désir autant qu'à une considération sérieuse. Je me

destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation inspirât de la confiance à ma famille. Je

sentais le besoin de voir et de comprendre la vie générale. Mon père reconnut que notre paisible milieu et

notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval

impatient. Ma mère pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hélas! pour quels écueils de la vie

morale!

J'avais été élevé en partie à Bruxelles, en partie à Paris, sous les yeux d'un frère de mon père, Antonin
Valigny, chimiste distingué, mort jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collège Saint-Louis. Je

n'éprouvais aucune curiosité pour les modernes foyers de civilisation, j'avais soif de poésie et de

pittoresque. Je voulais voir, en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, les

grands monuments de l'art.

Ma première et presque ma seule visite à Genève fut pour un ami de mon père dont le fils avait été, à
Paris, mon compagnon d'études et mon ami de coeur; mais les adolescents s'écrivent peu. Henri Obernay

fut le premier à négliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. Lorsque je le cherchai dans

sa patrie, il y avait déjà des années que nous ne nous écrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse

pas beaucoup cherché, si mon père, en me disant adieu, ne m'eût pas recommandé avec une grande

insistance de renouer mes relations avec lui. M. Obernay père, professeur ès sciences à Genève, était un

homme d'un vrai mérite. Son fils avait annoncé devoir tenir de lui. Sa famille était chère à la mienne.

Enfin ma mère désirait savoir si la petite Adélaïde était toujours aimable et jolie. Je devinai quelque

projet ou du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement disposé à commencer

par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosité aidant un peu le devoir, je me présentai chez le professeur

ès sciences.

Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme si j'eusse été son frère. Ils me
retinrent à dîner et me forcèrent de loger chez eux. C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille

ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par le Rhône et de la cité catholique,

et du monde nouveau, et des caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline ses

demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et de charmilles taillées. Là, point de

bruit, pas de curieux, pas d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractérise la vie industrielle

moderne. Le silence de l'étude, le recueillement de la piété ou des travaux de patience et de précision,

un chez soi hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre à aucun abus, un bien-être méditatif et

fier, tel était, en général, le caractère des habitations aisées.

Celle des Obernay était un type adouci et quelque peu modernisé de cette vie respectable et grave. Les
chefs de la famille, aussi bien que leurs enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excès des

rigidités extérieures. Trop savant pour être fanatique, le professeur suivait le culte et la coutume de ses

pères; mais son intelligence cultivée avait fait une large trouée dans le monde du goût et du progrès. Sa

femme, plus ménagère que docte, avait néanmoins pour la science le même respect que pour la religion.

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