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George Sand - Valvedre

Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de me lever. Je crus avoir une nouvelle
vision après toutes celles qui venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui avais

écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie témoignait d'une profonde pitié.

Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit appeler un médecin, et me soigna
pendant plusieurs jours avec une bonté extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais

épuisé par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des derniers mois, douleurs sans

épanchement, sans relâche et sans espoir.

Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de comprendre, Obernay m'apprit que,
prévenu par une lettre de Valvèdre, il était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida

assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul était resté, devinant que je devais être là,

me cherchant partout, et me découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.

- J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut
persévérer et reconquérir, non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de toi-même.

Tiens, voilà de quoi t'encourager.

Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre.

«Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et méfie-toi du premier désespoir. Lui
aussi a reçu la foudre! Il l'avait attirée sur sa tête; mais, anéanti comme le voilà, il a droit à ta sollicitude.

Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il

a accomplie!

»Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton jeune ami n'est pas un être
lâche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai pas à rougir pour elle du dernier choix qu'elle avait fait.

Je suis certain qu'il l'eût épousée si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse consenti si elle eût longtemps

insisté. Il faut donc remettre ce jeune homme dans le droit chemin. Nous devons cela à la mémoire de

celle qui voulait, qui eût pu porter son nom.

»S'il demandait, un jour, à voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il sentira profondément devant les
orphelins son devoir d'homme et l'aiguillon salutaire du remords.

»Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauvé! Moi, je le suis depuis longtemps, et ce
n'est pas de moi, de mon plus ou de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-même,

voilà la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!»

X

Sept ans me séparaient déjà de cette terrible époque de ma vie quand je revis Obernay. J'étais dans
l'industrie. Employé par une compagnie, je surveillais d'importants travaux métallurgiques. J'avais appris

mon état en commençant par le plus dur, l'état manuel. Henri me trouva près de Lyon, au milieu des

ouvriers, noirci, comme eux, par les émanations de l'antre du travail. Il eut quelque peine à me

reconnaître; mais je sentis à son étreinte que son coeur d'autrefois m'était rendu. Lui n'était pas changé. Il

avait toujours ses fortes épaules, sa ceinture dégagée, son teint frais et son oeil limpide.

- Mon ami, me dit-il quand nous fûmes seuls, tu sauras que c'est le hasard d'une excursion qui m'amène
vers toi. Je voyage en famille depuis un mois, et maintenant je retourne à Genève; mais, sans la

circonstance du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe où, un peu plus tard, à l'automne. Je savais que tu

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