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George Sand - Valvedre

pour faire triompher les bons instincts, son pareil, son idéal en un mot. Si elle cache soigneusement cette
intrigue, je feindrai d'y être indifférent; mais, si elle prend les partis extrêmes auxquels cet imprudent la

convie, il faudra qu'il s'attende à une répression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon nom. Je ne

veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit

avilie par un autre homme. Voilà ma conclusion.

VIII

Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis plus, je me retournai vers Alida,
qui s'était toujours tenue derrière moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras

roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée dans l'église. Les dernières paroles

de Valvèdre, que dix fois j'avais été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai

Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé un instant, je la secourus et la

consolai avec tendresse.

- Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce
grand philosophe nous a tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de suite nos

intentions.

- Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré.

- N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise au défi d'être sincère, et moi, il m'a
refusé la force d'être dévoué: montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense.

Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te rendre heureuse et de te garder

fidèle. Voila toute la vengeance que je veux tirer de son dédain!

- Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?

- Vous vous les partagerez.

- Ah! oui, il me donnera Paolino!

- Non, puisque c'est celui qu'il préfère.

- Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses enfants!

- Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la loi puisse atteindre?

- Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un scandale, au lieu d'être une
formalité que le consentement mutuel rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante

n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais informée. Mes principes me défendent

d'accepter le divorce, et je n'ai jamais cru que Valvèdre en viendrait là!

- Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de cette exaltation maternelle qui ne
se réveillait devant moi que pour me blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes

qu'un, l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations, appartient au père, à moins qu'il n'y

ait danger moral à le lui confier, et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, puisqu'en

restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses yeux le droit de les élever... et même de

les promener? Le divorce ne changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le droit

de les voir.

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