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George Sand - Un hiver à Majorque

de sucre, il me prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de l'excavation.

Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là, et mon imagination prenait le grand
galop. Je descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre

dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais à entrevoir la bouche

immense de l'excavation où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels

accords magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque mon

fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer violemment en arrière. Force me fut de tomber de la façon la

moins poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis

comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si belles remontrances que je renonçai ù mon

entreprise, mais non pas sans un regret qui me poursuit encore; car mes pantoufles deviennent tous les

ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là repoussent jamais pour me porter sur

de pareils rivages.

Il est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on
rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie

l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent que moi (ce qui ne serait pas

impossible), j'ai le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me

souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je l'étais moi-même.

Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Amphitrite en
personne sous une voûte de nacre et le front couronné d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu

que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en ravin comme des colonnes, les; autres

pendantes comme des stalactites de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des

attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous déjetés et à moitié déracinés par

les vents, se penchaient sur l'abîme, et du fond, de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au

ciel, une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une hauteur considérable, produit

cette illusion, comme chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra.

Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles liliacées du monde croissent dans
ces rochers. A nous trois, nous arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes

point jusqu'à la Chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en morceaux pour montrer à notre

malade un fragment, gros comme sa tête, de cette plante merveilleuse. Périca, chargée d'un grand fagot

qu'elle avait ramassé en chemin, et dont, avec ces mouvements brusques et rapides, elle nous donnait à

chaque instant par le nez, nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la

Chartreuse pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter. Pauvre petite

Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une

créature humaine douce, charmante et serviable sans arrière-pensée! Le soir nous étions tous réjouis de

ne pas quitter Valldemosa sans avoir rencontré un être sympathique.

V.

Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait
plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone

pour cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques à qui mieux mieux,

chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de

visiter Majorque, je lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le vallon aux

cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit. Mais, sans aller

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