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George Sand - Un hiver à Majorque

fait descendre au-dessous des premiers.

IV

Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert, et quand la subsistance de chaque jour
était conquise, moyennant la guerre aux singes, nous nous asseyions en famille pour en rire

autour du poêle. Mais à mesure que l'hiver avançait, la tristesse paralysait dans mon sein les efforts de

gaieté et de sérénité. L'état de notre malade empirait toujours; le vent pleurait dans le ravin, la pluie

battait nos vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa note lugubre au

milieu des rires et des jeux des enfants. Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient

dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse

retenait les embarcations dans les ports; nous nous sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de

toute sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un de nous, et nous

étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature humaine à notre portée qui n'eût

voulu au contraire le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger de son

voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez forts pour

remplacer les uns pour les autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie qui nous

étaient déniées; je crois même que dans de telles épreuves le coeur grandit et l'affection s'exalte,

retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous souffrions

dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels,

loin d'être plaints par eux, il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.

J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion scientifique d'aucun genre, et il m'eût
fallu être médecin, et grand médecin, pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur mon

coeur.

Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle ni le talent, se trompait, comme tout
médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère

s'est trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse qui produisait plusieurs des

phénomènes d'une phtisie laryngée.

Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui ne voyait pas les symptômes
contraires, évidents pour moi à d'autres heures, s'était prononcé pour le régime qui convient aux

phtisiques, pour la saignée, pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses étaient absolument contraires,

et la saignée eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct, et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai

soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais pourtant de m'en remettre à cet

instinct qui pouvait me tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et quand je

voyais la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que chacun doit comprendre. Une

saignée le sauverait, me disait-on, et si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui

me disait jusque dans mon sommeil: Une saignée le tuerait, et si tu l'en préserves, il ne mourra pas. Je

suis persuadé que cette voix était celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des

Majorquins, est reconnu aussi peu phtisique que moi, je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la

confiance qui nous a sauvés.

Quant à la diète, elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les mauvais effets, nous nous y
conformâmes aussi peu que possible, mais malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices

brûlantes du pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par la suite l'effet

pernicieux, fut, par bonheur, assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à

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