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George Sand - Un hiver à Majorque

Sei-Dedos, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois
de jeter à la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement militaire; mais sa mine

désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le talent de Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon

gouverneur, excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au

salut de l'État. Il était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que celle de fumer

son cigare en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins

donc à Soller, riant de bon coeur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution»

(Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque, par J.-B. Laurens.)]

II.

Majorque, que M. Laurens appelle Balearis Major, comme les Romains, que le roi des historiens
majorquins, le docteur Juan Dameto, dit avoir été plus anciennement appelée Clumba ou Columba, se

nomme réellement aujourd'hui par corruption Mallorca, et la capitale ne s'est jamais appelée Majorque,

comme il a plu à plusieurs de nos géographes de l'établir, mais Palma.

Cette île est la plus grande et la plus fertile de l'archipel Baléare, vestige d'un continent dont la
Méditerranée doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique, participe du

climat et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 25 lieues sud-est de Barcelone, à 45 du

point le plus voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de

1,234 milles carrés[2], son circuit de 143, sa plus grande extension de 54, et la moindre de 28. Sa

population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville

de Palma en contient 36,000, au lieu de 32,000 qu'elle comptait à cette époque.

[Note 2: «Medida por el ayre. Cada milla de mil pasos geometricos y un paso de 5 pies geometricos.»
(Miguel de Vargas, Descriciones de las islas Pilisusas y Baleares. Madrid, 1787.)]

La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. L'été est brûlant dans toute la
plaine; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du nord-est au sud-ouest (indiquant par cette direction

son identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les points les plus rapprochés affectent

cette inclinaison et correspondent à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de

l'hiver. Ainsi Miguel de Vargas rapporte qu'en rade de Palma, durant le terrible hiver de 1784, le

thermomètre de Réaumur se trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier;

que d'autres jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11. - Or, cette température fut à

peu près celle que nous eûmes dans un hiver ordinaire sur la montagne de Valdemosa, qui est réputée une

des plus froides régions de l'île. Dans les nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux pouces

de neige, le thermomètre n'était qu'à 6 ou 7 degrés. A huit heures du matin, il était remonté à 9 ou 10, et à

midi il s'élevait à 12 ou 14. Ordinairement, vers trois heures, c'est-à-dire après que le soleil était couché

pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait subitement à

9 et même à 8 degrés.

Les vents du nord y soufflent souvent avec fureur, et, dans certaines années, les pluies d'hiver tombent
avec une abondance et une continuité dont nous n'avons en France aucune idée. En général, le climat est

sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers l'Afrique, et que préservent de ces

furieuses bourrasques du nord la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes

septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest au sud-est, et la

navigation, à peu près impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte,

escarpada y horrorosa, sin abrigo ni resguardo
(Miguel de Vargas), est facile et sûre au midi.

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