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George Sand - Un hiver à Majorque

marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire sur le dos, et tombant de la tête
aux pieds, on les prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque

toujours, en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche en tête, jouant de la

guitare ou de la flûte, et les autres suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein

d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait à leur mine.

Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant très-minces, les fait paraître plus grands
encore. Leur cou, toujours explosé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets étroits et de

bretelles, est ouverte et bien développée; mais ils ont presque tous les jambes arquées.

Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits, du
moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines, tels qu'on se les

représente poétiquement. La jeune génération nous a semblé commune et d'un type grivois, qui rompt

tout à coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une

vingtaine d'années seulement?

- Ceci n'est qu'une facétie de voyage.

II.

J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie monastique dans ces lieux où sa trace
était encore si récente. Je n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux

relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à ces murs abandonnés de me révéler la pensée

intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu

suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes jetées là par chaque génération comme

un holocauste à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux

barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle et un du dix-neuvième pour

comparer entre eux ces deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et

demander à chacun ce qu'il pensait de l'autre.

Il me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée.
Je voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au coeur par le spectacle des

guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant cet abîme de maux et cherchant

dans la contemplation ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion de

la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. Mais le chartreux du dix-neuvième

siècle, fermant les yeux à la marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des

autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni l'église, ni la société, ni lui-même, et ne

voyant plus dans sa Chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation qu'une

existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la

déférence et la considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne pouvais me le

représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de

remords, d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. Il était impossible qu'il y eût une foi réelle à

l'Église romaine dans cet homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était

impossible aussi qu'il y eût un athéisme prononcé; car sa vie entière eût été un odieux mensonge, et je ne

saurais croire à un homme complètement stupide ou complètement vil. C'est l'image de ses combats

intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission, de doute philosophique et de terreur

superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je m'identifiais avec ce dernier

chartreux qui avait habité ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces

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