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George Sand - Un hiver à Majorque

inextinguible des divinités barbares. Mais vous autres artistes, vous ne considérez, pour la plupart, dans
les oeuvres de l'homme que l'a beauté ou la singularité de l'exécution, sans vous pénétrer de l'idée dont

cette oeuvre est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre

coeur repousserait s'il en avait conscience.

«Voilà pourquoi vos propres oeuvres manquent souvent de la vraie couleur de la vie, surtout lorsque, au
lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement

d'interpréter celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.

- Mon père, répondit le jeune homme, je comprends tes leçons et je ne les rejette pas absolument; mais
crois-tu donc que l'art puisse s'inspirer d'une telle philosophie? Tu expliques, avec la raison de notre âge,

ce qui fut conçu dans un poétique délire par l'ingénieuse superstition de nos pères. Si, au lieu des riantes

divinités de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs formes voluptueuses;

si, au lieu de la divine madone des Florentins, nous peignions, comme les Hollandais, une robuste

servante d'estaminet; enfin, si nous faisions de Jésus, fils de Dieu, un philosophe naïf de l'école de

Platon; au lieu de divinités n'aurions plus que des hommes, de même qu'ici, au lieu d'un temple chrétien,

nous n'avons plus sous les yeux qu'un monceau de pierres.

- Mon fils, reprit le moine, si les Florentins ont donné des traits divins à la Vierge, c'est parce qu'ils y
croyaient encore; et si les Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient

déjà plus. Et vous vous flattez aujourd'hui de peindre des sujets sacrés, vous qui ne croyez qu'à l'art,

c'est-à-dire à vous-mêmes! vous ne réussirez jamais. N'essayez donc de retracer que ce qui est palpable et

vivant pour vous.»

«Si j'avais été peintre, moi, j'aurais fait un beau tableau consacré à retracer le jour de ma délivrance;
j'aurais représenté des hommes hardis et robustes, le marteau dans une main et le flambeau dans l'autre,

pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens de te montrer, et relevant de la dalle fétide des

spectres à l'oeil terne, au sourire effaré. On aurait vu, en guise d'auréole, au-dessus de toutes ces têtes, la

lumière des cieux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées, et c'eût été un sujet aussi beau, aussi

approprié à mon temps que le Jugement dernier de Michel-Ange le fut au sien: car ces hommes du

peuple, qui te semblent si grossiers et si méprisables dans l'oeuvre de la destruction, m'apparurent plus

beaux et plus nobles que tous les anges du ciel; de même que cette ruine, qui est pour toi un objet de

tristesse et de consternation est pour, moi un monument plus religieux qu'il ne le fut jamais avant sa

chute.

«Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmettre aux âges futurs un témoignage de la grandeur et
de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle

j'écrirais ceci sur la pierre consacrée:

«Au temps de l'ignorance et de la cruauté, les hommes adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et
des supplices. Au jour de la justice, et au nom, de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels

sanguinaires, abominables au Dieu de miséricorde.»

V.

Ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, dans les ruines de la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces
cachots creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur. Il est fort possible qu'il n'y eût point de

prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon de demander grâce à la

susceptibilité majorquine pour la licence poétique que j'ai prise dans le fragment qu'on vient de

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