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George Sand - Un hiver à Majorque

pratique.

Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la vue de ces ruines que le temps
n'a pas encore noircies, et qui, elles aussi, semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la

vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le respect des arts, je ne sens pas en moi des

instincts de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau est

inutile, et qu'il faut dégrader les monuments pour en faire des usines; mais un couvent de l'inquisition

rasé par le bras populaire est une page de l'histoire tout aussi grande, tout aussi instructive, tout aussi

émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une administration gouvernementale qui

ordonnerait de sang-froid la destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou

d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif et

périlleux, sacrifie l'art et la science à des biens plus précieux, la raison, la justice, la liberté religieuse, et

un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour la pompe catholique et son respect pour ses

moines, trouve assez de coeur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'oeil, font comme l'équipage

battu de la tempête, qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.

Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque tous ces monuments dont nous déplorons la chute sont des
cachots où a langui durant des siècles, soit l'âme, soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes

qui, au lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde, célèbrent dans leurs vers, sur ces débris

de hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui a su s'en affranchir! Il y a de bien beaux vers

de Chamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la révolution française. Cette pièce se termine par une

pensée très-neuve en poésie, comme en politique:

«Béni sois-tu, vieux manoir, sur qui passe maintenant le soc de la
charrue! et béni soit celui qui fait passer la charrue sur toi!»

Après avoir évoqué le souvenir de cette belle poésie, oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le
couvent des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence, là où il

s'agit pour lui de juger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant son amour-propre et ses anciennes

tendances? Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche nomenclature d'édifices

que je viens de faire!

IV.

LE COUVENT DE L'INQUISITION.

Parmi les décombres d'un couvent ruiné, deux hommes se rencontrèrent à la clarté sereine de la lune.
L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids des années, et pourtant celui-là était le plus

jeune des deux.

Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face; car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure
sonnait lugubre et lente au clocher de la cathédrale.

Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole:

«Qui que tu sois, dit-il, homme, ne crains rien de moi; je suis faible et brisé: n'attends rien de moi non
plus, car je suis pauvre et nu sur la terre.

- Ami, répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui m'attaquent, et, comme toi, je suis trop
pauvre pour craindre les voleurs.

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