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George Sand - Un hiver à Majorque

bruyante un chaudron de macaroni grossier cuit à l'eau. Ils étaient gardés par des soldats qui tricotaient
des bas, le cigare à la bouche.

C'était au château de Belver qu'on transférait effectivement à cette époque le trop-plein des prisons de
Barcelone. Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.

Don Gaspar de Jovellanos, un des orateurs les plus éloquents et des écrivains les plus énergiques de
l'Espagne, y expia son célèbre pamphlet Pan y toros, dans la torre de homenage, cuya

cuva
, dit Vargas, es la mas cruda prision. Il y occupa ses tristes loisirs à décrire
scientifiquement sa prison, et à retracer l'histoire des événements tragiques dont elle avait été le théâtre

au temps des guerres du moyen âge.

Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur île une excellente description de leur cathédrale et de
leur Lonja. En un mot, ses Lettres sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.

Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos, sous le règne parasite du prince de la Paix, reçut bientôt
après une autre illustration scientifique et politique.

Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre en France que Jovellanos l'est
en Espagne, intéressera d'autant plus qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la

science jeta dans mille aventures périlleuses et touchantes.

III.

Chargé par Napoléon de la mesure du méridien, M. Arago était, en 1803, à Majorque, sur la montagne
appelée le Clot de Galatzo, lorsqu'il reçut la nouvelle des événements de Madrid et de

l'enlèvement de Ferdinand. L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en prirent au

savant français, et se dirigèrent en foule vers le Clot de Galatzo pour le tuer.

Cette montagne est situee an-dessus de la côte où descendit Jaime Ier lorsqu'il conquit Majorque sur les
Maures; et comme M. Arago y faisait souvent allumer des feux pour son usage, les Majorquins

s'imaginèrent qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de débarquement.

Un de ces insulaires nommé Damian, maître de timonerie sur le brick affecté par le gouvernement
espagnol aux opérations de la mesure du méridien, résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il

devança ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le déguiser.

M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui
allaient pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent des renseignements sur le maudit

gabacho
dont ils voulaient se défaire. Parlant très bien la langue du pays, M. Arago répondit à toutes
leurs questions, et ne fut pas reconnu.

En arrivant à Palma, il se rendit à son brick; mais le capitaine don Manuel de Vacaro, qui jusque là avait
toujours déféré à ses ordres, refusa formellement de le conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son bord

pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle, vérification faite, M. Arago ne pouvait tenir.

Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M.
Arago qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie; ajoutant, sur l'avis du capitaine général, qu'il

n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer prisonnier dans le fort de Belver. On lui

fournit à cet effet une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, s'élançant à sa

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