bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Un hiver à Majorque

tempérait un soleil brillant, et balayait de tout nuage les vastes horizons encadrés au loin de rimes tantôt
noires et chauves, tantôt blanches de neige. Nous fîmes une excursion dans la campagne, non sans que

les bons petits chevaux andalous qui nous conduisaient eussent bien mangé l'avoine, afin de pouvoir, en

cas de mauvaise rencontre, nous ramener lestement sous les murs de la citadelle.

Tu sais qu'à cette époque (1838) les factieux parcouraient tout ce pays par bandes vagabondes, coupant
les routes, faisant invasion dans les villes et villages, rançonnant jusqu'aux moindres habitations, élisant

domicile dans les maisons de plaisance jusqu'à une demi-lieue de la ville, et sortant à l'improviste du

creux de chaque rocher pour demander au voyageur la bourse ou la vie.

Nous nous hasardâmes cependant jusqu'à plusieurs lieues au bord de la mer, et ne rencontrâmes que des
détachements de christinos qui descendaient à Barcelone. On nous dit que c'étaient les plus belle troupes

de l'Espagne: c'étaient d'assez beaux hommes, et pas trop mal tenus pour des gens qui viennent de faire

campagne; mais hommes et chevaux étaient si maigres, les uns avaient la face si jaune et si hâve, les

autres la tête si basse et les flancs si creusés, qu'on sentait en les voyant le mal de la faim.

Un spectacle plus triste encore, c'était celui des fortifications élevées autour des moindres hameaux et
devant la porte des plus pauvres chaumières: un petit mur d'enceinte en pierres sèches, une tour crénelée

grande et épaisse comme un nougat devant chaque porte, ou bien de petites murailles à meurtrières

autour de chaque toit, attestaient qu'aucun habitant de ces riches campagnes ne se croyait en sûreté. En

bien des endroits, ces petites fortifications ruinées portaient les traces récentes de l'attaque et de la

défense.

Quand on avait franchi les formidables et immenses fortifications de Barcelone, je ne sais combien de
portes, de ponts-levis, de poternes et de remparts, rien n'annonçait plus qu'on fût dans une ville de guerre.

Derrière une triple enceinte de canons, et isolée du reste de l'Espagne par le brigandage et la guerre

civile, la brillante jeunesse se promenait au soleil sur la rambla, longue allée plantée d'arbres et

de maisons comme nos boulevards: les femmes, belles, gracieuses et coquettes, occupées uniquement du

pli de leurs mantilles et du jeu de leurs éventails; les hommes occupés de leurs cigares, riant, causant,

lorgnant les dames, s'entretenant de l'opéra italien, et ne paraissant pas se douter de ce qui se passait de

l'autre coté de leurs murailles. Mais quand la nuit était venue, l'opéra fini, les guitares éloignées, la ville

livrée aux vigilantes promenades des sérénos, on n'entendait plus, au milieu du bruissement

monotone de la mer, que les cris sinistres des sentinelles, et des coups de feu, plus sinistres encore, qui, à

intervalles inégaux, partaient, tantôt rares, tantôt précipités, de plusieurs points, soit tour à tour, soit,

spontanément, tantôt bien loin, parfois bien près, et toujours jusqu'aux premières lueurs du matin. Alors

tout rentrait dans le silence pendant une heure ou deux, et les bourgeois semblaient dormir profondément,

pendant que le port s'éveillait et que le peuple des matelots commençait à s'agiter.

Si aux heures du plaisir et de la promenade on s'avisait de demander quels étaient ces bruits étranges et
effrayants de la nuit, il vous était répondu en souriant que cela ne regardait personne et qu'il n'était pas

prudent de s'en informer.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

Deux touristes anglais découvrirent, il y a, je crois, une cinquantaine d'années, la vallée de Chamounix,
ainsi que l'atteste une inscription taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.

La prétention est un peu forte, si l'on considère la position géographique de ce vallon, mais légitime

< page précédente | 3 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.