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George Sand - Un hiver à Majorque

que s'intitulent encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et même de
bien-être. Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur des chambres, vous

croyez entrer dans un lieu disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la

forme d'un carré long, très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la chaux sans

aucun ornement, avec de grands vieux portraits de famille tout noirs et placés sur une seule ligne, si haut

qu'on n'y distingue rien; quatre ou cinq chaises d'un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros clous

dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents ans; quelques nattes valenciennes, ou seulement quelques

peaux de mouton à longs poils jetées çà et là sur le pavé; des croisées placées très haut et recouvertes de

pagnes épaisses; de larges portes de bois de chêne noir ainsi que le plafond à solives, et parfois une

antique portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, mais terni et rongé par le

temps: tels sont les palais majorquins à l'intérieur. On n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on

mange; les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces panneaux immenses, qu'elles n'y

jettent aucune clarté.

On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond silence, la maîtresse assise sur une
grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants: ils vivent avec les

domestiques, à la cuisine ou au grenier, je ne sais; les parents ne s'en occupent pas. Un chapelain va et

vient dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant qu'une vieille

servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette du visiteur.

Cette vie ne manque certainement pas de caractère, comme nous dirions dans l'acception illimitée
que nous donnons aujourd'hui à ce mot; mais, si l'on condamnait à vivre ainsi le plus calme de nos

bourgeois, il y deviendrait certainement fou de désespoir, ou démagogue par réaction d'esprit.

II.

Les trois principaux édifices de Palma sont la cathédrale, la Lonja (bourse) et le Palacio-Real.

La cathédrale, attribuée par les Majorquins à don Jaime le Conquérant, leur premier roi chrétien et en
quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise sous ce règne, mais elle ne fut terminée qu'en

1604. Elle est d'une immense nudité; la pierre calcaire dont ele est entièrement bâtie est d'un grain

très-fin et d'une belle couleur d'ambre.

Cette masse imposante, qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand effet lorsqu'on entre dans le port;
mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût, que le portail méridional, signalé par M. Laurens

comme le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de dessiner. L'intérieur est des

plus sévères et des plus sombres.

Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les larges ouvertures du portail principal et renversant les
tableaux et les vases sacrés au milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce

vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmos[9] de longueur sur trois cent soixante-quinze de

largeur. Au milieu du choeur on remarque un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux

étrangers pour leur montrer la momie de don Jaime II, fils du Conquistador, prince dévot, aussi

faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.

[Note 9: Le palmo espagnol est le pan de nos provinces méridionales.]

Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à celle de Barcelone, de même que leur
Lonja est infiniment, selon eux, plus belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point; quant

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