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George Sand - Un hiver à Majorque

sont pas assez grands pour braver les orages révolutionnaires que le sentiment de notre perfectibilité a
soulevés sur nos têtes. Seuls, désavoués, raillés et combattus par le reste de la terre, nous avons fait des

pas immenses, et le bruit de nos luttes gigantesques n'a pas éveillé de leur profond sommeil ces petites

peuplades qui dorment à la portée de notre canon au sein de la Méditerranée. Un jour viendra où nous

leur conférerons le baptême de la vraie liberté, et ils s'assiéront au banquet comme les ouvriers de la

douzième heure. Trouvons le mot de notre destinée sociale, réalisons nos rêves sublimes; et tandis que

les nations environnantes entreront peu à peu dans notre église révolutionnaire, ces malheureux

insulaires, que leur faiblesse livre sans cesse comme une proie aux nations marâtres qui se les disputent,

accourront à notre communion.

En attendant ce jour où, les premiers en Europe, nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les
hommes et de l'indépendance pour tous les peuples, la loi du plus fort à la guerre ou du plus rusé au jeu

de la diplomatie gouverne le monde; le droit des gens n'est qu'un mot, et le sort de toutes les populations

isolées et Restreintes, comme le Transylvain, le Turc on le Hongrois[5], est d'être dévorées par le

vainqueur. S'il en devait être toujours ainsi, je ne souhaiterais à Majorque ni l'Espagne, ni l'Angleterre, ni

même la France pour tutrice, et je m'intéresserais aussi peu à l'issue fortuite de son existence, qu'à la

civilisation étrange que nous portons en Afrique.

[Note 5: La Fontaine, fable des Voleurs et l'Âne.]

VII.

Nous étions depuis trois semaines à Establiments lorsque les pluies commencèrent. Jusque-là nous avions
eu un temps adorable; les citronniers et les myrtes étaient encore en fleurs, et, dans les premiers jours de

décembre, je restai en plein air sur une terrasse jusqu'à cinq heures du matin, livré au bien-être d'une

température délicieuse. On peut s'en rapporter à moi, car je ne connais personne au monde qui soit plus

frileux, et l'enthousiasme de la belle nature n'est pas capable de me rendre insensible au moindre froid.

D'ailleurs, malgré le charme du paysage éclairé par la lune et le parfum des fleurs qui montait jusqu'à

moi, ma veillée n'était pas fort émouvante. J'étais là, non comme eût fait un poëte cherchant l'inspiration,

mais comme un oisif qui contemple et qui écoute. J'étais fort occupé, je m'en souviens, à recueillir les

bruits de la nuit et à m'en rendre compte.

Il est bien certain, et chacun le sait, que chaque pays a ses harmonies, ses plaintes, ses cris, ses
chuchotements mystérieux, et cette langue matérielle des choses n'est pas un des moindres signes

caractéristiques dont le voyageur est frappé. Le clapotement mystérieux de l'eau sur les froides parois des

marbres, le pas pesant et mesuré des sbires sur le quai, le cri aigu et presque enfantin des mulots, qui se

poursuivent et se querellent sur les dalles limoneuses, enfin tous les bruits furtifs et singuliers qui

troublent faiblement le morne silence des nuits de Venise, ne ressemblent en rien au bruit monotone de la

mer, au quien vive des sentinelles et au chant mélancolique des serenos de Barcelone. Le

lac Majeur a des harmonies différentes de celles du lac de Genève. Le perpétuel craquement des pommes

de pin dans les forêts de la Suisse ne ressemble en rien non plus aux craquements qui se font entendre sur

les glaciers.

A Majorque, le silence est plus profond que partout ailleurs. Les ânesses et les mules qui passent la nuit
au pâturage l'interrompent parfois en secouant leurs clochettes, dont le son est moins grave et plus

mélodique que celles des vaches suisses. Le boléro y résonne dans les lieux les plus déserts et dans les

plus sombres nuits. Il n'est pas un paysan qui n'ait sa guitare et qui ne marche avec elle à toute heure. De

ma terrasse, j'entendais aussi la mer, mais si lointaine et si faible que la poésie étrangement fantastique et

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