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George Sand - Un hiver à Majorque

de toutes couleurs, dont les talus à pierres sèches bordent tous les enclos. Aussi les paysans, en
nous voyant ramasser jusqu'aux branches mortes, nous prenaient les uns pour des apothicaires, les autres

nous regardaient comme de francs idiots.

VI.

L'île doit la grande variété de ses aspects au mouvement perpétuel que présente un sol labouré et
tourmenté par des cataclysmes postérieurs à ceux du mon le primitif. La partie que nous habitions alors,

nommée Establiments, renfermait, dans un horizon de quelques lieues, des sites fort divers.

Autour de nous, toute la culture, inclinée sur des tertres fertiles, était disposée en larges gradins
irrégulièrement jetés autour de ces monticules. Cette culture en terrasse, adoptée dans toutes les parties

de l'île, que les pluies et les crues subites des ruisseaux menacent continuellement, est très-favorable aux

arbres, et donne à la campagne l'aspect d'un verger admirablement soigné.

À notre droite, les collines s'élevaient progressivement depuis le pâturage en pente douce jusqu'à la
montagne couverte de sapins. Au pied de ces montagnes coule, en hiver et dans les orages de l'été, un

torrent qui ne présentait encore à notre arrivée qu'un lit de cailloux en désordre. Mais les belles mousses

qui couvraient ces pierres, les petits ponts verdis par l'humidité, fendus par la violence des courants, et à

demi cachés dans les branches pendantes des saules et des peupliers, l'entrelacement de ces beaux arbres

sveltes et touffus qui se penchaient pour faire un berceau de verdure d'une rive à l'autre, un mince filet,

d'eau qui courait sans bruit parmi les joncs et les myrtes, et toujours quelque groupe d'enfants, de femmes

et de chèvres accroupis dans les encaissements mystérieux, faisaient de ce site quelque chose d'admirable

pour la peinture. Nous allions tous les jours nous promener dans le lit du torrent, et nous appelions ce

coin de paysage le Poussin, parce que cette nature libre, élégante et fière dans sa mélancolie,

nous rappelait les sites que ce grand maître semble avoir chéris particulièrement.

A quelques centaines de pas de notre ermitage, le torrent se divisait en plusieurs ramifications, et son
cours semblait se perdre dans la plaine. Les oliviers et les caroubiers pressaient leurs rameaux au-dessus

de la terre labourée, et donnaient à cette région cultivée l'aspect d'une forêt.

Sur les nombreux mamelons qui bordaient cette partie boisée s'élevaient des chaumières d'un grand style,
quoique d'une dimension réellement lilliputienne. On ne se figure pas combien de granges, de hangars,

d'étables, de cours et de jardins, un payés (paysan propriétaire) accumule dans un arpent de

terrain, et quel goût inné préside à son insu à cette disposition capricieuse. La maisonnette est

ordinairement composée de deux étages avec un toit plat dont le rebord avancé ombrage une galerie

percée à jour, comme une rangée de créneaux que surmonterait un toit florentin. Ce couronnement

symétrique donne une apparence de splendeur et de force aux constructions les plus frêles et les plus

pauvres, et les énormes grappes de maïs qui sèchent à l'air, suspendues entre chaque ouverture de la

galerie, forment un lourd feston alterné de rouge et de jaune d'ambre, dont l'effet est incroyablement

riche et coquet. Autour de cette maisonnette s'élève ordinairement une forte haie de cactus ou nopals,

dont les raquettes bizarres s'entrelacent en muraille et protègent contre les vents du froid les frêles abris

d'algues et de roseaux qui servent à serrer les brebis. Comme ces paysans ne se volent jamais entre eux,

ils n'ont pour fermer leurs propriétés qu'une barrière de ce genre. Des massifs d'amandiers et d'orangers

entourent le jardin, où l'on ne cultive guère d'autre légume que le piment et la pomme d'amour; mais tout

cela est d'une couleur magnifique, et souvent, pour couronner le joli tableau que forme cette habitation,

un seul palmier déploie au milieu son gracieux parasol, ou se penche sur le côté avec grâce, comme une

belle aigrette.

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