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George Sand - Un hiver à Majorque

J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque;
car aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des pourceaux.

La longueur même de ce dernier article n'est pas de trop bon goût. J'en demande pardon à ceux qui

pourraient s'en trouver personnellement blessés, et je prends maintenant mon récit au sérieux; car je

croyais n'avoir rien à faire ici, qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son Voyage d'art, et je vois

que beaucoup de réflexions viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres sentiers de

Majorque.

IV.

Mais, puisque vous n'entendez rien à la peinture, me dira-t-on, que diable alliez-vous faire sur cette
maudite galère?
- Je voudrais bien entretenir le lecteur le moins possible de moi et des miens;
cependant je serai forcé de dire souvent, en parlant de ce que j'ai vu à Majorque, moi et nous; moi

et nous, c'est la subjectivité fortuite sans laquelle l'objectivité majorquine ne se fût point

révélée sous de certains aspects, sérieusement utiles peut-être à révéler maintenant au lecteur. Je prie

donc ce dernier de regarder ici ma personnalité comme une chose toute passive, comme une lunette

d'approche à travers laquelle il pourra regarder ce qui se passe en ces pays lointains desquels on dit

volontiers avec le proverbe: J'aime mieux croire que d'y aller voir. Je le supplie en outre d'être bien

persuadé que je n'ai pas la prétention de l'intéresser aux accidents qui me concernent. J'ai un but quelque

peu philosophique en les retraçant ici; et quand j'aurai formulé ma pensée à cet égard, on me rendra la

justice de reconnaître qu'il n'y entre pas la moindre préoccupation de moi-même.

Je dirai donc sans façon à mon lecteur pourquoi j'allai dans cette galère, et le voici en deux mots: c'est
que j'avais envie de voyager. - Et, à mon tour, je ferai une question à mon lecteur: Lorsque vous voyagez,

cher lecteur, pourquoi voyagez-vous? - Je vous entends d'ici me répondre ce que je répondrais à votre

place: Je voyage pour voyager. - Je sais bien que le voyage est un plaisir par lui-même; mais, enfin, qui

vous pousse à ce plaisir dispendieux, fatigant, périlleux parfois, et toujours semé de déceptions sans

nombre? - Le besoin de voyager. - Eh bien! dites-moi donc ce que c'est que ce besoin-là, pourquoi nous

en sommes tous plus ou moins obsédés, et pourquoi nous y cédons tous, même après avoir reconnu

mainte et mainte fois que lui-même monte en croupe derrière nous pour ne nous point lâcher, et ne se

contenter de rien?

Si vous ne voulez pas me répondre, moi, j'aurai la franchise de le faire à votre place. C'est que nous ne
sommes réellement bien nulle part en ce temps-ci, et que de toutes les faces que prend l'idéal (ou, si ce

mot vous ennuie, le sentiment du mieux), le voyage est une des plus souriantes et des plus

trompeuses. Tout va mal dans le monde officiel: ceux qui le nient le sentent aussi profondément et plus

amèrement que ceux qui l'affirment. Cependant la divine espérance va toujours son train, poursuivant son

oeuvre dans nos pauvres coeurs, et nous soufflant toujours ce sentiment du mieux, cette recherche de

l'idéal.

L'ordre social, n'ayant pas même les sympathies de ceux qui le défendent, ne satisfait aucun de nous, et
chacun va de son côté où il lui plaît. Celui-ci se jette dans l'art, cet autre dans la science, le plus grand

nombre s'étourdit comme il peut. Tous, quand nous avons un peu de loisir et d'argent, nous voyageons,

ou plutôt nous fuyons, car il ne s'agit pas tant de voyager que de partir, entendez-vous? Quel est celui de

nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer? Aucun.

Quiconque n'est pas absorbé par le travail ou engourdi par la paresse est incapable, je le soutiens, de
rester longtemps à la même place sans souffrir et sans désirer le changement. Si quelqu'un est heureux (il

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