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George Sand - Un hiver à Majorque

[Note 3: Cette huile est si infecte qu'on peut dire que dans l'île de Majorque, maisons, habitants, voitures,
et jusqu'à l'air des champs, tout est imprégné de sa puanteur. Comme elle entre dans la composition de

tous les mets, chaque maison la voit fumer deux ou trois fois par jour, et les murailles en sont imbibées.

En pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines; et, si une odeur d'huile rance

arrive sur les ailes de la brise, vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif de cactus

vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette odeur vous

poursuit, levez la tête; vous verrez à cent pas de vous un Majorquin sur son âne descendre la colline et se

diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'est l'exacte vérité.]

III.

Ne sachant ni engraisser les boeufs, ni utiliser la laine, ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et
le beurre autant qu'il méprise l'industrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser en

manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie; ayant perdu l'art de la menuiserie

autrefois très-florissant chez lui et aujourd'hui complétement oublié; n'ayant pas de chevaux (l'Espagne

s'empare maternellement de tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il résulte que le

pacifique Majorquin n'est pas si sot que de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume); ne jugeant

pas nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit

d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose,

le Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet et rapiécer ses chausses, plus

malades que celles de don Quichotte, son patron en misère et en fierté, lorsque le cochon est venu tout

sauver. L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du salut, a commencé.

Les Majorquins nommeront ce siècle, dans les siècles futurs, l'âge du cochon, comme les musulmans
comptent dans leur histoire l'âge de l'éléphant.

Maintenant l'olive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux
enfants, et les mères de famille apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus de

rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel exemple de voracité généreuse,

jointe à la simplicité des goûts et des moeurs, qu'on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à Majorque

des droits et des prérogatives qu'on n'avait point songé jusque là à offrir aux hommes. Les habitations ont

été élargies, aérées; les fruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés, triés et conservés, et la

navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et déraisonnable, a été établie de l'île au continent.

C'est donc grâce au cochon que j'ai visité l'île de Majorque; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois
ans, le voyage, long et périlleux sur les caboteurs m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du

cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.

On a acheté en Angleterre un joli petit steamer, qui n'est point de taille à lutter contre les vents du
nord, si terribles dans ces parages; mais qui, lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine

deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché, à Barcelone.

Il est beau de voir avec quels égards et quelle tendresse ces messieurs (je ne parle point des passagers)
sont traités à bord, et avec quel amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable

homme, qui, à force de vivre et de causer avec ces nobles bêtes, a pris tout à fait leur cri et même un peu

de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de

l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez bégueule pour remarquer l'infection

répandue dans le navire, son mari est là pour lui répondre que l'argent ne sent point mauvais, et que sans

le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie, ni chapeau de France, ni mantille de Barcelone. Si

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