bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Promenades autour d'un village

Acclimaté et habitué à tous les inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à vivre
quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des colonies amenées à grands frais. Les

grandes découvertes modernes de l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux

plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire

le bras de l'homme, peut seul tirer parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et

s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se charger de disputer, sa vie durant,

ce terreau à la roche qui l'enserre, et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y

plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse et la pierre obstinée! Creuser et

briser, voilà toute sa vie. C'est une vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit d'être

sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, enjoué; il prend en amitié le passant qui regarde son labeur et

admire sa montagne. Ce que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la Creuse, qui ne

sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons

raison relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de patience, utiliser les escarpements,

combien notre sollicitude ne doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues dans

les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!

GARGILESSE

Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes commencent à savoir et à dire que la
France est un des plus beaux pays du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop

longtemps et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver la nature belle et le

ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées, la France a de vastes espaces encore incultes et frappés

d'une apparente stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles pour l'oeil du

voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses montagnes, dans le mouvement de ses collines, et

dans les sinuosités de ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des paysages enchantés.

Tout le monde connaît maintenant les endroits pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre

caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les riants jardins de Touraine, et les

volcans d'Auvergne, et les herbages splendides de Normandie, etc.

Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le Bourbonnais et la Marche sont
comme des noyaux qui envoient le rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations

émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la nationalité française, est une ville morte,

sans activité expansive, sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les vieux Berruyers.

Il ne semble pas qu'un point central puisse être un point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La

stagnation des habitudes et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les

populations environnantes.

À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne conseillerons d'ailleurs à personne
d'aller chercher par là les délices de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le

navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste

ou en wagon ne verront jamais de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si l'on

se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille descendre, en voiture ou à cheval, le cours

de la Creuse pendant deux lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut nécessairement

aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage amplement des petites fatigues de la

promenade.

C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos pieds, quand vous avez descendu
deux ou trois amphithéâtres de collines douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face

< page précédente | 70 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.