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George Sand - Promenades autour d'un village

- Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et philosophique.

- Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la sensibilité était plus expansive, et qui
avait des larmes dans la voix.

- C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.

Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme, courut se mettre au lit, y fut pris de
fièvre chaude, et mourut dans les trois jours.

Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de l'élévation de la messe, les boeufs
sortir de l'étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient poussés

d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à

l'abreuvoir, d'où, après avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable avec la même

agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le

portail de la grange, et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, reconduisant un

homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui disait:

- Bonsoir, Jean; à l'an prochain!

Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais qu'était-il devenu? Le métayer était
tout seul, et, voyant l'imprudent:

- Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé; car, s'il avait seulement regardé de
ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette heure!

Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder quelle main mène boire les boeufs
pendant la nuit de Noël.

III

LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC

Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par les routes royales, dans ses parties
plates et tristes, de Vierzon à Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend du

style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il devient pittoresque et vraiment beau.

En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on arrive à Sainte-Sévère, ancienne
ville bâtie en précipice sur le versant rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était

presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. À présent, routes et ponts se

hâtent de rendre la circulation facile et sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est

illustre dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière place de guerre qui fut

arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin,

aidé de ses bons hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit
les battit en brèche avec fureur. Ils
furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la forteresse, qui élève encore ses ruines formidables

et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de haut en bas par

une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais,

durant l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup avec un fracas épouvantable,

qui fut entendu à plusieurs lieues de distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore

belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop menaçante en réalité pour les

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