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George Sand - Promenades autour d'un village

fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants
blonds comme les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car tout est coloré

harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du

soir.

Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en horizon une grande clameur dont
le voyageur s'étonne. Il regarde, il voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras

levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève vers le ciel aussi la dernière gerbe

avant de la placer sur le faite du char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui pour lui

arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille furieuse, inique, de tous contre un seul; mais

loin de là! c'est une acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et fraternelle.

Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!

II

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES

Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est vrai: j'ai parcouru la campagne à
toutes les heures de la nuit, seul ou en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores

inoffensifs, quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne rendaient pas fort

lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir

raconter à personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des superstitions rustiques:
mensonge, imbécillité, vision de la peur
; je dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur
insolite et incompris. Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de sorciers, ces

explications fantastiques données aux prétendus prodiges de la nuit, c'est le poëme des imaginations

champêtres. Mais le fait existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou seulement dans l'oeil

qui le perçoit, c'est un objet tout aussi réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure

dans un miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été expliquées? Je sais qu'elles ont été
constatées, voilà tout: mais il est très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la

peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des exceptions irrécusables. Des hommes

de sang-froid, d'un courage naturel éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur

leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu des apparitions qui n'ont troublé ni

leur jugement ni leur santé, et dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir affectés

plus ou moins après coup.

Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut noter celui du docteur Brierre de
Boismont, qui analyse aussi bien que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces

travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que l'homme qui vit le plus près de la

nature, le sauvage, et après lui le paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres

classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la superstition les forcent à prendre

pour des prodiges surnaturels ces simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours

l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus souvent que les expliquer à sa guise.

Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits effrayants de la nourrice et de la

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