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George Sand - Promenades autour d'un village

travers ces promenades enchantées, et, quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit
bout de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles j'avais songé, et qui

m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.

Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir. Amyntas s'est donné la
satisfaction de l'escalader tout entier, pour se réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la

Creuse à la manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le soleil, tandis

qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.

Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre beau pays n'ont fait que dilater la
verdure; les arbres sont aussi fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les petites

sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les buis sauvages qui tapissent les talus

ont toujours leur air de fête des Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les

vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de tomber sous la faucille.

Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans les endroits incultes.
Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se

fera pas trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.

Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux réparations urgentes.

Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous deviendrons assez citoyens de ce
village pour en pénétrer les moeurs et les coutumes.

En attendant, voici les nouvelles du jour:

Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un cimetière pour la paroisse, qui entasse
ses défunts dans l'étroite cour de l'église, comme en plein moyen âge.

Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait bon accueil. Nous caressons un
enfant rose et blond, beau comme l'Amour, et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous

en félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il sent vivre son âme dans la beauté

de cet enfant. Les âmes sont toutes belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps

apparemment qui a l'initiative dans la génération.

Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et robustes. Je demande où est une charmante
enfant de dix-sept ans qui m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie en moisson dans le

haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous!

elle avait envie d'un capot, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera l'hiver

prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux dévorés du soleil!

Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein midi sous les hêtres du rivage!

XIII

29 juillet.

La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je voisine.

Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui trottent par la chambre, me fait offre de
tous ses services de voisinage avec beaucoup de grâce.

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