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George Sand - Promenades autour d'un village

tort sur le compte du progrès, le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.

À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en théorie. Il se révolte à l'idée du mieux
général; cependant il plaint et assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de quelque

côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de chercher le moyen de l'y amener sans qu'il

s'en aperçoive.

XII

Au village de ***, 27 et 28 juillet.

Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu au-devant de nous à pied avec
Moreau, jusqu'au joli bois entre le chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.

On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les vallons qui conduisent à la Creuse.

Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes sont presque finies, les granges
sont pleines.

Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du torrent de notre village. Il n'y
a pas pour une heure de marche, et c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est

resserrée et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.

J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands chênes qui le complétaient. On a fait
un nouveau pont, qui sera encore emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la

Prune-au-Pot
, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV, et qui est très-bien conservé.

La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce moment, elle est si basse et si
tranquille, que l'on a besoin de regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader que

c'est elle qui les a apportés là.

Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y arrive par des prairies
délicieuses.

Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous. Nous sommes déjà reçus comme
de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié avec tout le monde.

Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se recommande de lui-même, est
invité par nous à déjeuner le lendemain sur le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de

friture au bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette nature. Il fait rapidement des

croquis adorables.

Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils saisissent tout à la fois, ensemble et
détails, et résument en cinq minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le naturaliste ne

pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et,

sans savoir le nom des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects sentis, portrait

pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans l'effort des pénibles investigations.

Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue dont les difficultés mystérieuses
nous échappent, tant elle paraît claire et facile quand ils la possèdent bien.

En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les douces émotions de nos rêveries à

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