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George Sand - Promenades autour d'un village

Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque d'instinct, et retournons au village le
plus vite qu'il nous sera possible.

XI

26 juillet.

Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour son village, afin de mettre les
ouvriers en besogne à sa villa. Il nous permet cependant d'y passer encore une bonne journée

avant de leur céder la place.

Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête de notre hameau d'ici; c'est
sainte Anne qui en est la patronne et que l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne

pourrait se déranger dans la semaine.

Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au soir, la bourrée. La bourrée du
Berry va se perdant sans qu'on y songe; elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur

qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de là-bas. Je n'ai pas encore osé le

demander.

La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme rhythme et comme allure,
quelque chose de disloqué et d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère.

Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite ville; ils y sont aussi absurdes que le

paysan à la contredanse.

Il y a aussi les beaux de village de la nouvelle école, qui y introduisent des contorsions
prétentieuses et des airs impertinents tout à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée

n'est elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui nous reste de vrais paysans,

les jeunes bouviers et les minces pastoures de nos plaines.

Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais l'acharnement qu'ils y portent
prouve qu'ils y vont avec passion. Leur danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa

simplicité. Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à terre. J'ai toujours vu les

étrangers, qui venaient à notre fête, très-frappés de leur air modeste.

Notre assemblée est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours été ainsi: c'est parce
qu'elle tombe en moisson et que la jeunesse est éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le

cabaretier qui nous dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux consommateurs

liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère friands de ces nouveautés, n'en usent que par

genre
, et préfèrent le vin du cru, qui se débite au pichet dans les cabarets de la localité.

Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette, c'est trop pour si peu de monde, et
leur journée a été mauvaise.

Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des gens d'ici. Il a été assez habile
dans son temps, et il a beaucoup gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent des

journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et, quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout

le jour les jambes à son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.

Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront jamais, tandis que l'un est aussi

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