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George Sand - Promenades autour d'un village

redescend avec Moreau à la Creuse, et on fait encore une lieue dans les rochers pour aller au
Trou-Martin, un bel endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les deux rives de la

Creuse, aridité complète, découpure romantique autour du courant devenu plus rapide; l'un fait un

croquis; l'autre, un somme.

Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque glisse lentement d'une rive à
l'autre. Le batelier conduit trois femmes chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose

et de costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les arbres, les terrains sont étincelants

au soleil, qui baisse et rougit. Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.

Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est autre chose: c'est moins beau et plus
touchant. Ici, rien ne pose. En Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.

Belle et bonne France, on ne te connaît pas!

On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau fraîche à Cluis. On peut y manger des
goires, gâteau au fromage de la localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...

On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les papillons, on se couche à deux
heures.

X

14 juillet.

Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir ce matin.

Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite de mon avoué avec une
aisance importante. On dirait qu'il n'a fait autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus

ma chaumière
, il ne dit même plus ma maison, il dit ma villa.

L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né natif, comme on dit chez nous.
Il a été élevé pieds nus, sur les roches du Cerisier. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi,

gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de comprendre que sa mère n'ait pu

s'habituer à l'air mou d'une ville et au parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la

réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et des passions des gens de

campagne:

- Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je ne crois pas que vous le regrettiez
jamais. Ce village est un nid de braves gens.

- En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions des fleurs et des papillons.
Aurions-nous trouvé des hommes?

- Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs très-douces, vous verrez! Et puis une
grande fierté, l'orgueil d'un certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à faire par

là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon endroit. Pas de procès comme dans la Marche.

C'est une oasis. Ces gens ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute de

chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a creusé la nature. Ils ont su garder leur

bonheur, et il y a chez eux un grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de les

estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.

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