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George Sand - Promenades autour d'un village

d'un bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de rocher ayant pour limite un
buis et un cerisier sauvage.

À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus le même.

Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui lève des plans, qui mesure ses deux
petites chambres, plante en imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de

son mur
, et dit à chaque instant: Ma maison, ma cour, mon rocher, mon buis, mon cours d'eau,
mes voisins, mes impôts
, - il en aura pour deux francs vingt-cinq centimes! - mes droits, mes
servitudes, mon acte, ma propriété
, enfin! C'est tout dire!

- N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou par raison, je viendrai terminer mes jours?

Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte, quand je lorgnais cette splendide
acquisition à laquelle il me faut renoncer.

Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis dédommagé de mon sacrifice. Et
puis il n'est pas dit absolument que la voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas

séduire par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de chagrin!

J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce village. Un chagrin surmonté par
des considérations d'intérêt, c'est presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre

où nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais bien que ma main n'y apportât

pas une égratignure.

Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la
maisonnette est enchanté de pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye quelques

dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.

IX

10 juillet.

Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me traverse l'esprit.

Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre square, s'est laissé choir hier de
son âne. On le disait brisé. Il est peut-être mourant.

Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient prier pour son âme.

J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux mendiant aveugle, récitant un long
oremus
en l'honneur du généreux Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
propriétaire
s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse, pour échapper à la litanie du
remercîment, le vieux fait les choses en conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.

Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au pauvre un gros morceau de pain
blanc, le lui met dans sa besace et lui demande où il veut aller.

Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle lui prend la main et l'emmène,
en écartant devant lui, avec son petit sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.

On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin par le chemin d'en haut. On

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