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George Sand - Promenades autour d'un village

absorbé, depuis quelques jours, dans la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches
mortes de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement accepté par notre

compagnon.

On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à seules fins de gagner du temps en
route, car on trouve partout à manger maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore

très-vif. Le Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir attendre.

Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à voir tourner les broches, lesquelles
tournent aussi gravement que les gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou

ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents adeptes s'endormiraient au lieu de

penser à les interroger.

Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille forteresse, et, deux heures après, nous
quittions la route pour un chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux voitures.

Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain fertile, de jolis bois penchés sur de
belles prairies, et partout de larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez mélancolique.

Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de remarque, et, quand le chemin se
précipita de manière à nous forcer de descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à

jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.

Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous comme pour se toucher du pied,
en s'abaissant vers une sinuosité cachée aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure

d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou de talus verdoyants, coule,

rapide et murmurante, la Creuse aux belles eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.

C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du chemin et qui ravissait nos regards
par un spectacle aussi charmant qu'inattendu.

En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon fertile couvert de blondes moissons.
Ce mamelon, incliné jusqu'au lit de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement

entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté et enferment, à perte de vue, le

cours de la rivière dans les sinuosités de leurs murailles dentelées.

Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la placidité des formes environnantes,
est d'un réussi extraordinaire.

C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien n'annonce les beautés de la montagne.
Elles y sont pourtant discrètement cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes et

de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements souples et fuyants. Le torrent et ses

précipices n'ont pas de terreurs pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait des

abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur a aussi sa sublimité, et rien n'est

doux à l'oeil et à la pensée comme cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être

permis de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les cultures penchées au bord du

ravin.

Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature à chaque pas du voyageur, ne
vous vient-il pas toujours à l'idée de la personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?

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