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George Sand - Promenades autour d'un village

ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.

Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le haut de son char, il faut qu'il
accompagne et soutienne chaque bête dans les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas

moins affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si fuyante sur des cacolets qui

garnissent toute la largeur des étroits passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à

qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne perd pas le temps en raisonnements à

perte de vue, le bras passé dans sa fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et

que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de vie et de feu, on est moins

orateur, mais on est plus homme.

On est aussi plus industrieux et plus artiste.

Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les intérieurs annoncent du goût.

Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et indépendante.

Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le second jour, un dîner d'une
abondance insensée: nous étions las d'être à table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions

fatigués. Il fut impossible de trouver une femme de peine pour les faire. Excepté au château, il n'y

a pas de servantes dans le village; et, comme nous admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de

désespoir fort plaisant:

- Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas besoin de gagner!

Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.

* * * * *

Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal; car, dès notre féconde excursion à G...,
nous tînmes note de chaque chose.

VII

Nohant, 7 juillet.

Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas. Je découvre qu'il se rappelle fort
peu notre village. Il n'y a passé qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.

Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec enthousiasme de notre promenade et
des captures entomologiques d'Amyntas.

Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne croira, je pense, à ces captures
merveilleuses que quand il les aura faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval,

lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que nous. Rapport en sera fait à la Société

entomologique de France, dont ces messieurs ont l'honneur d'être membres.

Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la mienne? Ai-je réellement rencontré un
village typique, un petit champ d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il faut

le revoir. Nous y retournerons demain.

On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on veut, le secret de la

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